SOUDAN

Terre, ethnicité et légitimité
politique au Soudan

Catherine MILLER, en collaboration
avec François IRETON
et Isabelle DALMAU (dir.)

Land, Ethnicity and Political Legitimacy in
Eastern Sudan, Le Caire, CÉDÉJ/DSRC,
2005, 502 p.

Cette somme, consacrée à l’étude de deux
régions contiguës de l’Est du Soudan –
Gedaref et Kassala –, est issue d’un programme
collectif initié en 1988 qui a
connu de nombreuses tribulations. Y sont
traitées les relations entre l’accès à la terre,
l’usage agro-pastoral de celle-ci et les rapports
de production qui y président, d’une
part et l’ethnicité, son fonctionnement et
son instrumentation politique et sociale de
l’autre. Le rôle du pouvoir colonial puis du
pouvoir national central dans la construction
ethnique et la manière dont ils ont
forgé leur assise en instituant des pouvoirs
locaux sont ensuite décryptés à travers les
politiques de répartition des ressources
foncières et de division tribale, ethnique et
confrérique. Ces résultats constituent une
moisson considérable, voire foisonnante.
Elle apportera une contribution très utile

non seulement à la connaissance de la
région, mais surtout aux mécanismes fondamentaux
de l’ethnogenèse et à la part
qu’y ont pris les pouvoirs d’État dans l’histoire
du Soudan depuis le XIXe siècle.

Treize contributions de chercheurs soudanais
et européens ont été réunies et mises en
forme par Catherine Miller, socio-linguiste,
épaulée par François Ireton, démographe, et
Isabelle Dalmau, anthropologue.

L’introduction de C. Miller présente le
cadre géographique et administratif de la
région, puis développe le contexte politique
sous l’angle, qui sert de fil conducteur
au livre, du « Native Administration System»,
qualifié de «Phénix de la vie politique soudanaise
». Cet exposé met en lumière la
politique du Front national islamique au
pouvoir à l’égard des élites et des institutions
locales, qui a pour but de réduire
toute structure autonome (confréries religieuses,
communautés de commerçants)
capable de s’opposer au pouvoir central et
aux groupes d’intérêts qu’il privilégie. D’où
une stratégie de cooptation des éléments et
une lutte radicale contre ceux qui s’obstinent
à s’opposer au pouvoir ou dont les
intérêts entrent en conflit avec lui. Un développement
montre comment l’agriculture
mécanisée a été privilégiée depuis les
années 1940 par l’État, mettant ainsi en
péril la survie des groupes pastoraux
nomades, marginalisés ou contraints de
développer des stratégies alternatives.
L’introduction s’achève sur une revue des
ethnies, de l’ethnogenèse et des relations
interethniques dans la région, présentant
les études de cas qui suivent.

En ouverture de la deuxième partie, consacrée
aux «dynamiques politiques et économiques
», F. Ireton dresse un tableau démographique,
fondé sur l’examen très technique
des recensements de la population.
Trois contributions de jeunes chercheurs

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COMPTES RENDUS
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soudanais se signalent ensuite par leur
finesse d’analyse, leur prise en compte de la
dimension historique, et leur pertinence
pour la compréhension des logiques et des
stratégies de pouvoir, du niveau de l’État à
celui des structures locales. Inas Ahmed,
politologue, montre comment le régime
islamiste s’efforce de réduire l’influence des
chefferies tout en récupérant à son profit les
chefferies tribales; son article est éclairé par
celui que son collègue Amani M. El-Obeid
consacre à l’étude des confréries soufies.
Munzoul A. M. Assal, anthropologue, étudie
les relations entre politique et économie à
Gedaref, dévoilant une économie spéculative,
accapareuse de terres fertiles et dévastatrice
de l’environnement, favorisée par les
gouvernements successifs qui y voient une
ressource pour les groupes dirigeants et
leurs relais locaux. Le dénuement de la
région, en termes d’infrastructures et
d’alphabétisation par exemple, n’en est que
plus frappant. Ce qui est décrit là s’identifie
à un système colonial, caractéristique de
l’économie de prédation dont se contentent
les pouvoirs soudanais depuis l’époque des
sultanats du Darfunj et du Darfour. Les deux
piliers en sont l’agriculture extensive destinée
à l’exportation et désormais, en d’autres
régions du pays, l’extraction pétrolière.

L’article de l’anthropologue Christian
Delmet intitulé «Le système d’administration
tribale au Soudan oriental : de la liquidation
à la renaissance» offre une histoire
générale de l’administration tribale au
Soudan puis une analyse fondée sur des
enquêtes récentes plus localisées. On peut
regretter que l’occasion n’ait pas été saisie
d’établir une comparaison avec d’autres parties
du pays, où l’attribution ou non de territoires
propres, les «dar», à des groupes tribaux
peut être, comme au Darfour, à l’origine
des conflits dévastateurs d’aujourd’hui.

La troisième partie, intitulée «l’histoire de
la population et la construction ethnique»,

consiste en une déclinaison d’études de cas
portant sur des groupes tribaux ou ethniques
de la région, dont la genèse est
retracée avec un luxe de détails tirés le plus
souvent des archives du Sudan Office britannique.

À travers la « success story » des Arabes
Rachaïda venus d’Arabie au XIXe siècle, et qui
ont réussi, en se reconvertissant dans la spécialisation
chamelière et le commerce transfrontalier,
à se faire une place au détriment
des Béja hadendowa autochtones, Iman
Bushra, politologue, rappelle le fonctionnement
interne des tribus arabes et montre
comment l’État soudanais s’appuie sur le
local, sans que celui-ci ne parvienne en
retour à l’influencer. L’État combine avec
habileté clientélisme et népotisme avec la
rente pétrolière pour s’assurer un contrôle
serré de l’opinion tribale et des relations
intertribales. Les éleveurs lahawiyin implantés
sur les rives de l’Atbara illustrent le cas de
tribus qui réclament un «dar» et un «nazirat
», c’est-à-dire un territoire et un pouvoir
en propre pour s’affirmer, tandis que les
Bawadra, forts de leur succès dans l’agriculture
mécanisée, n’éprouvent pas le besoin
de cette reconnaissance formelle.

La situation des Arabes nomades Ahamda,
dispersés en fractions minoritaires depuis
leur départ des rives du Nil Blanc, est relatée
par Barbara Casciarri, anthropologue,
qui, après un rappel utile sur le concept de
tribu, montre le rôle des Britanniques dans
la redéfinition des tribus et la division des
Ahamda en deux groupes aux destins différents,
l’un dans la province de Khartoum,
l’autre sur le périmètre de La Nouvelle
Halfa.

Deux articles consacrés aux «Fellata», ou à
proprement parler aux descendants d’immigrants
d’Afrique de l’Ouest (Nigeria) installés
depuis plusieurs générations, voire
depuis des siècles, dans la région du Nil

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COMPTE S RENDUS
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Bleu et plus récemment de Gedaref, rectifient
nombre d’idées reçues sur ces communautés
mal connues et toujours considérées
comme allogènes, bien qu’elles jouent un
rôle économique et social croissant.

Enfin, deux études sont consacrées aux
changements dans les relations inter-genres
dans une communauté pastorale et au rôle
de la poésie dans l’éthique de la société
béja, par ailleurs largement absente, tout
comme les Nubiens réinstallés à La
Nouvelle Halfa, ou d’autres communautés
immigrées récemment (Nouba, Sud-
Soudanais, Darfouriens…), de cette sélection
d’études de cas.

Si l’ouvrage souffre d’une construction a
posteriori qui ne parvient pas toujours à éviter
les écueils de la compilation, le titre affiché
n’en est pas moins traité de manière très
éclairante. On peut toutefois regretter que
l’approche retenue ait conduit à écarter des
thèmes comme l’urbanisation et la gestion
urbaine, le développement de l’industrie,
du commerce et des transports, l’inscription
de la région dans l’ensemble soudanais, ses
relations avec le pouvoir central et avec le
voisinage abyssin, qui auraient donné accès
à une représentation plus complète de la
réalité humaine de la région. D’un point de
vue plus formel enfin, on peut déplorer
quelques maladresses de présentation et
l’absence d’un réseau de diffusion. Le souci
louable qu’a le CÉDÉJ de procéder lui-
même à une publication en anglais, de
manière à rendre ce travail accessible à un
large public, trouve ici ses limites.

Marc Lavergne

CNRS Groupe de recherche et d’études
sur la Méditerranée et le Moyen-Orient
(GREMMO) – Université de Lyon 2