Face à l’extraversion d’Amman, un réseau urbain en quête de sens

Face à l’extraversion d’Amman, un réseau urbain en quête de sens

Marc LAVERGNE

L’urbanisation en Jordanie s’est effectuée en parallèle à la construction de l’Etat. Lorsque l’émir Abdallah se présente aux portes de ce qui va devenir son royaume, en mars 1921, le pays est tout juste pourvu d’une demi-douzaine de bourgades, modestes reliques des temps où la civilisation avait fleuri sur les terres d’Outre-Jourdain, sur les collines qui précèdent la steppe (Dann, 1984 ; Lewis, 1987 ; Abujaber, 1989 ; Salibi, 1993). A Amman dont il décide de faire sa capitale, il doit dans les premiers temps planter sa tente, même si l’administration ottomane avait installé dès 1909 un Conseil Municipal dans ce village desservi par la voie ferrée.

Ces temps semblent bien lointains, tant les changements ont été rapides. Aujourd’hui la grande majorité de la population peut être considérée comme urbaine : 78,7 % en 2000 (contre 44 % en 1961), dont les 3/4 dans la conurbation constituée par Amman, Zarqa, Rousseifeh (carte n°1). Dans l’ensemble des évolutions économiques et sociales, politiques et culturelles qu’a connues la Jordanie, distinguer ce qui est dû au passage du rural à l’urbain semble de prime abord une tâche inextricable[1]. Pourtant, les questions posées par la généralisation du fait urbain en Jordanie ont déjà été abordées et les lacunes de la recherche identifiées (Hannoyer et Shami 1996). En particulier, il a été noté que l’intérêt porté à Amman a relégué au second rang l’étude des villes petites et moyennes, la croissance de la capitale ayant constitué un frein au développement de celles-ci (Lavergne 1993a, 1994).

Pourtant, les petites villes de Jordanie du Sud se sont rappelées à l’attention du monde, lorsqu’en avril 1989, une flambée de révolte contre les mesures d’austérité imposées par l’Etat, que l’on a pu qualifier d’ « intifada jordanienne » est partie de Maan (Hourani, 1989). Le phénomène qui s’est reproduit en août 1996 à Kérak et dans les villes voisines[2], puis en février 1998 à nouveau à Maan sous couvert de soutien à l’Irak menacé d’une intervention américaine[3], a manifesté un changement profond et durable des relations entre la « Transjordanie profonde » et le pouvoir. Dans les représentations habituelles, en effet, tant en Jordanie qu’à l’extérieur, les grandes villes étaient considérées comme abritant une majorité palestinienne, donc présumée hostile au pouvoir, si l’on se référait aux événements de 1970-71, tandis que la province, en particulier le Sud « tribal » aurait été le fidèle soutien du Trône, à la fois en tant que défenseur d’une « jordanité » d’essence « bédouine » et comme bénéficiaire privilégié des faveurs de l’Etat-providence. Ces schémas ont volé en éclats avec la politique d’austérité imposée à la fin des années 80. Le processus d’urbanisation fournit une clé pour appréhender les mutations de la province jordanienne et leur rôle dans la formation nationale jordanienne[4].

Les formes de l’urbanisation sont en effet révélatrices des efforts de l’Etat, à l’époque fugace de sa prospérité, pour répartir le produit de la rente et asseoir sa légitimité ; mais elles dévoilent aussi les différentiels de dynamisme d’une région à l’autre, l’impact plus ou moins sensible du rapport de la population locale et de ses notables à l’Etat, c’est-à-dire à Amman, mais aussi celui de l’émigration, en matière tant de goûts et de modes que de moyens financiers pour satisfaire des aspirations nouvelles, et des différents types de relations nouées entre la population urbaine et son environnement rural.

Mais aujourd’hui, la province jordanienne souffre du désengagement de l’Etat qui traduit non seulement l’appauvrissement de celui-ci, mais aussi le passage d’une recherche de légitimité interne à une quête de reconnaissance externe. Celle-ci, manifestée par le traité de paix signé en 1994 avec Israël, contre le sentiment exprimé par la grande majorité de la population, a pour but d’assurer la pérennité de la monarchie, après la perte de l’atout que constituait pour elle la place de la Jordanie dans les relations internationales jusqu’à la disparition de l’URSS. Ce désintérêt politique se traduit dans la situation économique de la province, dans la mesure où la mondialisation entraîne la concentration des investissements publics et privés, des infrastructures et des services dans la région métropolitaine d’Amman, à proximité du pouvoir, des sources de financement exogènes et des liaisons avec le monde extérieur. La province apparaît ainsi, aux yeux de la grande bourgeoisie ammanienne qui détient les rênes du pouvoir économique, comme un angle mort, où se distinguent seules quelques enclaves productives reliées organiquement au système économique international (sites d’extraction minière, lieux touristiques, régions vouées à l’agriculture intensive) et les rares centres bénéficiant potentiellement d’une relation directe avec l’extérieur, qu’il s’agisse d’un carrefour comme Irbid ou d’un interface comme le port d’Aqaba.

Après avoir dans un premier temps rappelé brièvement la nature des relations entre la région métropolitaine d’Amman et les villes de province, je tenterai de dresser une typologie des villes jordaniennes, en fonction de leur rapport à l’Etat et de leur rôle de porteuses d’identités locales. Cela me conduira à me demander si l’urbanisation de la Jordanie a été un facteur d’unification nationale, par la production d’une identité fondée sur l’uniformisation des modes de vie de groupes sociaux d’origine différente, ou si elle a engendré des clivages sociaux plus ou moins aigus, visibles sous l’attachement apparent aux milieux d’origine.

I. Une métropolisation tronquée[5]

Le réseau urbain jordanien est nettement dominé par une capitale qui rassemble une part considérable de la population urbaine. Si l’on s’en tient aux chiffres officiels qui prennent pour cadre les limites de la « Municipalité du Grand Amman »[6], au milieu des années 1980 le taux de primatialité d’Amman (rapport entre la population de la capitale et la population urbaine du pays) était de 50 %, à comparer avec les taux de 59 % pour Beyrouth, 37 % pour Damas, 43 % pour Bagdad et 49 % pour Le Caire (Escallier 1986).

Mais, si l’on englobe dans ces chiffres la population de l’ensemble d’une aire métropolitaine qui incluerait Zarqa, Salt et Madaba, comme on pourrait le faire pour Beyrouth avec sa région métropolitaine (Lavergne, 1999), on arrive à des taux nettement supérieurs. Le montant évoqué pour Amman (1, 2 million d’habitants en 2000 pour une population totale de la Jordanie de 5, 2 millions d’habitants[7]) est loin de refléter la réalité. La population incluse dans le périmètre du » Grand Amman », qui ne comprend pas les agglomérations satellites de Russeifeh et de Zarqa, atteindrait déjà plus de 2 millions d’habitants, et son taux de croissance serait de 4 % par an[8].

Amman, dont la croissance a toujours été exceptionnellement rapide, du fait d’apports extérieurs brutaux et massifs, fait aujourd’hui sentir son emprise sur toute la Jordanie centrale, entre le wadi Zarqa au Nord, le rebord de la vallée du Jourdain à l’Ouest, et la région de Madaba et de l’aéroport international au Sud. On pourrait parler à propos de cet espace de «région ammanienne» » (Kliot & Soffer 1986) au même titre que l’on parle de «région parisienne ». Il ne s’agit pas d’un cadre administratif, mais de l’aire d’où émane un rayonnement qui agit sur l’ensemble de la Jordanie (carte n° 2). Les points de repère précités délimitent un ensemble disparate, au sein duquel se lisent de forts différentiels de croissance qui ne recouvrent pas les divisions classiques de l’espace urbain. Cet ensemble, qui rassemble plus de la moitié de la population jordanienne, est marqué par la densité de son urbanisation et les signes de vie rurale y paraissent résiduels. Il est également identifiable par l’importance des mouvements pendulaires de travail entre le centre et les espaces périphériques.

Les relations entre l’ensemble de la région métropolitaine d’Amman et la province jordanienne sont certes placées sous le sceau du commandement et de la fourniture de services supérieurs à l’ensemble du pays ; mais elles ne relèvent pas du registre de la complémentarité, dans la mesure où l’essentiel des ressources du pays provient de sources extérieures, et sont redistribuées, de façon inégale entre groupes et catégories sociales, à l’ensemble du pays.

L’intégration des secteurs économiques est réduite au minimum, compte tenu de l’exiguïté du marché intérieur et de la spécialisation de la Jordanie dans des activités primaires ou industrielles à vocation exportatrice : les industries lourdes, en particulier l’extraction minière, située en province, ne donnent lieu qu’à une transformation primaire sur place, tandis que les industries de consommation, concentrées dans l’agglomération-capitale, alimentent surtout, au-delà du modeste marché intérieur, une exportation en direction des pays voisins. Les nouvelles zones franches ne font que renforcer ce caractère d’insularité des activités économiques en l’absence d’un marché commun régional qui reste à concevoir, et qui pourrait seul permettre à la Jordanie de s’engager dans la voie d’un développement intégré et durable.

I. L’urbanisation provinciale entre vocation identitaire et fonctions déléguées

La Jordanie possède une cinquantaine de centres urbains, de taille très variable (Bocco 1986 ; Findlay & Seccombe 1986). Ces villes, réparties au sein d’un espace habité concentré sur 350 km du nord au sud et 50 d’est en ouest, n’échappent pas à l’influence directe qu’exerce la capitale, détentrice exclusive des fonctions éminentes, sur chacune d’elles. Dans cette armature urbaine déséquilibrée, on peut cependant esquisser une hiérarchie selon la taille démographique, le degré d’urbanité et de citadinité conférés aux villes par leur histoire et leur peuplement. Deux villes sortent du lot : Irbid et Aqaba, à la fois par leur taille, leurs fonctions économiques et leur personnalité. Parmi les autres, on peut distinguer des centres anciens, sièges d’une identité locale forte, mais en déclin économique, et des créations plus récentes, à la personnalité moins affirmée, mais dont la croissance repose sur une activité dominante.

a) Aqaba et Irbid, deux centres urbains actifs mais dépendants
Irbid et Aqaba (208 000 et 64 000 habitants respectivement au recensement de 1994) sont les deux principaux centres urbains extérieurs à la « région métropolitaine d’Amman ». On peut difficilement parler à leur égard de « villes secondes », dans la mesure où leur rôle est sans commune mesure avec celui de la capitale (Lavergne 1995). Elles doivent leur situation à des facteurs qui leur ont permis de maintenir une certaine autonomie fonctionnelle : ce sont tout d’abord les villes les plus éloignées ou presque, en direction du nord et du sud (mais cette distance doit être relativisée, puisqu’elle n’est que de 80 km pour Irbid et de 350 pour Aqaba, par l’autoroute). Ce sont par conséquent des villes en contact direct avec les pays voisins (pour Aqaba avec le Sinaï, l’Arabie et, depuis 1994, sa voisine israélienne Eilat, mais aussi avec le reste du monde de par son activité maritime; pour Irbid avec la Syrie et, depuis 1994, avec Haïfa en Israël).

Cette situation y a attiré, à la différence des autres villes de province, une population d’origine variée (Egyptiens, Palestiniens, Bédouins à Aqaba ; Syriens, Palestiniens à Irbid). Ce sont donc des villes qui échappent en partie à l’emprise du système tribal qui règne sur les autres cités jordaniennes, et aussi aux logiques de pouvoir qui émanent de l’Etat. Ce sont enfin des villes dont l’histoire et la géographie ne se confondent pas tout à fait avec celles du reste du pays : Aqaba n’a été rattachée qu’en 1925 à l’émirat de Transjordanie et, nichée au fond de son golfe, elle n’est accessible du nord que par l’étroit défilé du wadi Yutum. Quant à Irbid, elle est historiquement dans l’orbite de Damas, distante de 120 km, et appartient géographiquement au sud de la plaine du Hauran.

La fortune de ces villes est cependant récente et liée à la création de la Jordanie. Aqaba est l’unique débouché maritime du pays et a de ce fait reçu une attention particulière de l’Etat. Elle combine une fonction balnéaire, une fonction industrielle (usine de traitement des phosphates et usine d’engrais) et une fonction portuaire (port d’exportation des phosphates, du ciment et de la potasse ; port de transit pour l’Irak ; port de voyageurs), et est aujourd’hui le siège d’un ambitieux projet de zone franche[9]. Longtemps appendice fonctionnel de l’économie nationale, elle commence à se doter d’une identité propre, sur fond de brassage humain, d’ouverture sur le large, source d’une certaine liberté d’allure, mais aussi d’une concentration d’ouvriers, de réfugiés installés dans des camps misérables et de la perturbation qu’entraîne la proximité d’Eilat, voisine et concurrente, désormais facilement accessible depuis 1994.

Irbid, première ville de province, ne s’est affirmée qu’au début du XXème siècle, détrônant Ajloun, handicapée par sa situation enclavée. La ville a d’abord été un carrefour commercial, entre la route de Haïfa à Bagdad et celle qui mène d’Istanboul à La Mecque, par Damas et Amman. Elle a donc accueilli une population composite de marchands syriens et de travailleurs venus de Palestine et du Hauran environnant, avant de servir de havre aux réfugiés de Galilée en 1948. Brutalement coupée de la Palestine et de son débouché maritime, et de la Syrie dont le système économique ne favorisait pas les échanges commerciaux, Irbid a développé une fonction commerciale et industrielle couvrant modestement le nord du royaume. Mais la richesse du terroir agricole environnant ainsi que le dynamisme de ses habitants, ont permis la création d’industries de transformation destinées au marché national (agro-alimentaire, meubles), voire, un temps, au marché irakien. Avec l’ouverture des frontières[10], ces activités sont encouragées dans le cadre d’une zone franche destinée à accueillir des entreprises conjointes, où les capitaux israéliens, en particulier, sont invités à s’investir pour bénéficier des salaires peu élevés et d’un accès privilégié au marché américain[11]. En outre, la renommée de la ville provient de ses deux universités, celle du Yarmouk et la Jordan University of Sciences and Technology située hors de la ville sur un immense campus. Ces universités modernes attirent des étudiants de tout le pays et d’au-delà des frontières (Syrie, pays du Golfe…). Mais, plus que celles d’Aqaba, ses activités sont limitées par Amman, dont la proximité (80 km) l’empêche en outre de se développer de manière autonome.

Les deux villes détiennent des fonctions administratives en tant que sièges de gouvernorat. Mais si Aqaba a été élevée au rang de chef-lieu en 1987, par amputation du vaste gouvernorat de Ma’an, celui d’Irbid a au contraire été tronqué, pour créer les gouvernorats d’Ajloun[12] et de Jérash. Dans les deux cas, il s’agit pour le pouvoir central de tenir compte de la croissance démographique, mais surtout de faire droit aux demandes de communautés locales plus territorialisées, dans des régions économiquement déprimées, en quête d’emplois administratifs, et possédant, du fait de leur ancrage tribal, un poids politique supérieur à celles qui peuplent ces grandes villes, et de réduire l’influence de villes comme Irbid ou Ma’an, dont la population est considérée comme rétive à l’autorité de l’Etat.

Le développement économique d’Irbid et d’Aqaba dépend de l’état des relations entre la Jordanie et les pays voisins. Celles-ci sont la clé de l’ouverture des frontières au commerce régional et à des projets d’aménagement transfrontalier : littoral du golfe d’Aqaba, associant quatre pays (Arabie Saoudite, Jordanie, Israël et Egypte) dont les souverainetés s’échelonnent sur une trentaine de kilomètres, et, pour Irbid, trijonction Israël-Syrie-Jordanie, avec à l’arrière-plan les marchés libanais et irakien. Ces villes sont donc très dépendantes de l’évolution de la situation géostratégique régionale et, après avoir vu longtemps leur développement bridé, pourraient au contraire connaître un essor considérable et libéré de la tutelle d’Amman, en cas de règlement politique des conflits en cours. Mais la façon dont elles pourraient bénéficier de leur situation est différente : si Irbid est le berceau d’une bourgeoisie endogène, descendante des commerçants damascènes et des ouvriers palestiniens qui s’y sont installés au début du XXème siècle, Aqaba n’est en revanche qu’un appendice fonctionnel d’Amman et sa population d’origine variée ne détient pas à l’heure actuelle la capacité à lui insuffler une dynamique propre.

b) Les villes petites et moyennes, conservatoires de la « jordanité » ?
Les villes petites et moyennes sont le produit de l’urbanisation sur place de la population d’origine transjordanienne. Certaines d’entre elles préexistaient à la fondation de l’Etat jordanien, d’autres sont le résultat du mouvement général d’urbanisation qu’a connu le pays depuis le milieu du XXe siècle, d’autres enfin doivent leur existence à une fonction principale (villes-marchés, villes minières, villes de garnison, etc.).

Les premières sont le siège d’une urbanité marquée par leur origine ottomane et par une citadinité jalousement affirmée ; les deuxièmes doivent leur aspect et leur croissance à l’action de l’Etat et aux mutations socio-spatiales ayant affecté les campagnes jordaniennes du fait de la rente indirecte déversée sur le pays depuis les années 1970, tandis que les troisièmes abritent pour l’essentiel une population transplantée pour des raisons professionnelles. Les premières sont encore enracinées dans leur terroir rural, qu’elles structurent, tandis que la dernière catégorie apparaît comme constituée d’îlots de fixation dépendant directement de la capitale.

Les cités “historiques”, hauts-lieux de la citadinité transjordanienne
Les cités «historiques», c’est-à-dire le chapelet de bourgades qui furent les premiers sièges de l’autorité ottomane lorsqu’elle chercha à se rétablir en Jordanie à partir de 1850, sont du nord au sud Ajloun, Salt, Kérak et Maan, auxquelles on pourrait ajouter Madaba et Tafileh ainsi que les villes fondées par les immigrants caucasiens entre 1878 et 1932, comme Jérash, Na’ur ou Azraq.

Les premières sont situées pour la plupart dans les bassins de réception des wadis qui dévalent du plateau transjordanien vers la vallée du Jourdain. Elles ont une origine souvent antique et certaines ont réussi à survivre au fil des siècles grâce à leur situation, protégée des razzias bédouines et des invasions, et à leurs relations commerciales avec les villes de Palestine. Quant aux fondations circassiennes, elles ont repris des sites habités dans l’Antiquité près des sources jaillissant du revers du plateau transjordanien (Jérash, Naour, Wadi Sir) ou des épandages basaltiques du Jebel Druze (Azraq). Toutes ces villes ont réussi à préserver une urbanité qui se marque dans le paysage : ruelles serrées le long des pentes escarpées, débouchant sur une place centrale où se dressent mosquées et églises et où se tient le marché, maisons mitoyennes, à plusieurs étages, ne laissant pas le passage aux animaux de bât[13].

La vie sociale, intense et complexe, traduit une citadinité partagée entre les modes de la coexistence, de la diversité et de la complémentarité communautaire, économique et religieuse d’un côté, et de l’autre l’attachement à la structure tribale qui intègre la ville à son terroir. C’est le domaine de la ‘achairiyeh, le tribalisme, avec ses codes et ses lois encore prééminentes sur celles de l’Etat, ce qui donne à ces villes et aux tribus qui les utilisent comme support un poids politique sans rival au sein de l’Etat jordanien (Gubser 1973 ; Navel 1995 ; Châtelard, 2000 ; Jungen, 2003).

Des villes comme Salt et Kérak (57 000 et 60 000 habitants respectivement au recensement de 1994) sont les berceaux d’une bourgeoisie active, ouverte, qui s’est imposée dans tous les secteurs d’activité du royaume et a transféré sa puissance au niveau de l’Etat et ses activités économiques au niveau national et international, le marché intérieur n’étant plus suffisant pour l’échelle de ses investissements. La situation de ces villes, à l’écart des grands axes de communication et souvent dans des régions montagneuses, ne favorise pas les implantations d’usines ni le développement de projets agricoles. Les rares investissements privés se sont faits hors des limites urbaines (huileries, usine pharmaceutique à Salt) et c’est surtout l’Etat, sous l’impulsion des élites originaires de ces villes et dans un souci d’aménagement du territoire, qui a procédé à quelques tentatives de redynamisation, comme à Kérak, avec l’université de Mu’tah (Navel, 1995).

Ces villes se replient sur leur rôle administratif, qui repose sur la légitimité historique qui leur est reconnue et sur le niveau d’instruction de leur population. Elles ont parfois été érigées en chefs-lieux de gouvernorat, ce qui leur restitue les fonctions administratives qu’elles détenaient dans l’empire ottoman, mais sont aussi les sièges de l’administration cadastrale, des tribunaux civils, d’institutions religieuses, d’écoles confessionnelles (c’est à Salt que fut ouverte la première mission étrangère, américaine, de Jordanie en 1860) et de lycées publics ou privés.

Maan (23 000 habitants au recensement de 1994) représente un cas différent : en dépit de sa population de taille modeste, c’est une ville ancienne, aux avant-postes du limes ottoman, sur la route, puis la voie ferrée du Pèlerinage rendue célèbre par les exploits de Lawrence d’Arabie. Siège d’un des deux cheikhs de la grande tribu des Houweitat, elle s’étale en lisière du désert. Mais c’est surtout, aujourd’hui, une ville rebelle : en 1989, la brutale augmentation du prix du carburant avait jeté dans la rue pêle-mêle les Bédouins, grands consommateurs d’essence pour leurs déplacements à travers la badiya, et les camionneurs qui parcourent l’axe routier d’Istanboul à Jeddah et avec eux tous les travailleurs liés à l’activité de halte routière de la ville. L’allégeance de la tribu des Houweitat, à cheval sur les frontières de la Jordanie et de l’Arabie Saoudite, partagée entre les deux pays, est parfois entachée de suspicion : le gouvernement à démis en bloc le conseil municipal accusé d’être trop sensible à l’or de Riyadh, au lendemain de l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990…Et c’est désormais un islamisme qui échappe au contrôle de l’establishment des Frères Musulmans qui soulève la jeunesse de la ville contre le pouvoir.

L’urbanisation des bourgades rurales

On peut distinguer deux types de villes bien différents : celui du Nord, en réalité du Nord-Ouest jusqu’à la latitude de Madaba, est formé du tissu dense des bourgades de la Balqa, des Monts d’Ajloun et de la plaine du Hauran, nées d’un milieu rural riche et diversifié ; outre leur rôle de marchés ruraux, elles servent aujourd’hui de réservoirs d’émigration et de cités-dortoirs pour les ouvriers et les employés qui alimentent les migrations pendulaires vers Amman ou Irbid. Au Sud de Madaba et à l’Est de la voie ferrée, en revanche, le tissu urbain est beaucoup plus lâche : la steppe ne porte que de maigres cultures de céréales et des pâtures à moutons. Les hommes s’embauchent à Amman, entrent dans la police ou dans l’armée, laissant au foyer femmes, enfants et personnes âgées. L’urbanité des villes du Sud est donc moins prononcée que celle du Nord.

Parmi ces villes, celles qui jouissent d’une certaine ancienneté, attestée par leur patrimoine architectural, sont aujourd’hui investies d’une nouvelle dimension, comme lieux d’une mémoire nationale en cours d’élaboration et de valorisation touristique (ouverture de musées, restauration de vieilles demeures, création d’associations pour la défense du patrimoine…)[14]. Des hôtels, restaurants ou guinguettes y accueillent le touriste qui s’aventure hors des parcours imposés de Pétra et de Jérash, ainsi que les Jordaniens aisés en quête d’ « authenticité ».

A l’égard de la capitale, ces villes affichent une certaine ambivalence. Fortes de leur antériorité, elles affichent de la fierté par rapport aux origines estompées ou mêlées des habitants de la capitale. Les grandes familles issues de ces bourgades participent à la gestion de l’Etat, à l’ombre de la dynastie hachémite à qui elles ont transmis une part de leur légitimité et servent de relais locaux. Mais cette fierté peut être teintée d’amertume, face à l’intégration dans un cadre national dont les orientations sont décidées dans la capitale, voire hors du pays. L’amertume, lorsqu’elle est transcendée par la volonté de modernisation politique et sociale, peut prendre l’aspect d’une contestation radicale de l’ordre établi : ces villes ont été, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, un vivier pour les organisations nationalistes arabes, communistes ou baassistes, souvent sous l’impulsion de militants de confession chrétienne[15]. Mais aujourd’hui, ce sont les mouvements islamistes qui expriment les frustrations de la jeunesse, réduisant en apparence la spécificité de l’engagement politique dans ces bourgades par rapport aux quartiers populaires de la capitale.

Les villes monofonctionnelles, créations de l’Etat
A l’opposé, la Jordanie est un pays jeune, un pays de “frontière”, au sens américain du terme : l’Etat y a lui-même créé des villes pour asseoir son emprise sur le territoire. Dans les régions peu peuplées de la steppe et du désert (Bocco 1990, 1993) ont été implantées des villes de sédentarisation (Hussainiyah, Jafr…), des villes de garnison, héritières des forts ottomans qui gardaient la route du Pèlerinage, des villes-carrefour et des haltes ferroviaires ou routières (Jiza, Qatrana, Qouweira), ou encore des villes minières (Hasa, El-Abyad, Shidiya pour les phosphates, Ghor Safi pour la potasse[16]).

Les villes et les bourgades de la vallée du Jourdain peuvent être inclues dans cette catégorie, dans la mesure où elles sont le siège d’une activité intense, assurée par une population majoritairement immigrée, population bigarrée implantée depuis peu et parfois de manière temporaire (réfugiés palestiniens, ouvriers égyptiens, Ghawarinah d’origine négro-africaine…).

Toutes ces villes ont donc pour caractère commun d’être habitées par une population exogène, qui s’y enracine comme dans les petites villes de sédentarisation bédouine ou y réside de manière temporaire. Elles ne possèdent donc ni structure sociale ni citadinité endogènes. Ce sont soit des îlots de modernité sans rapport direct avec leur environnement rural, même si cet isolement est parfois relatif (dans le cas de Rashadiya, qui abrite le personnel de la cimenterie du même nom, une part importante des habitants est originaire des villages de Dana et Qadisiyah, en contrebas), soit des appendices fonctionnels d’une activité agricole intensive. Autant pour les premières, le rôle de l’Etat, acteur politique et économique unique, a été déterminant, autant l’urbanisation embryonnaire de la vallée du Jourdain est en revanche la seule en Jordanie où l’intervention de l’Etat ait été minimale. La population d’origine étrangère ou stigmatisée socialement qui y réside n’a pas bénéficié des largesses de l’Etat-providence. L’activité économique qui s’y déploie ne s’accompagne guère d’efforts pour développer les aménités urbaines.

Conclusion : l’urbanisation, vecteur d’une identité nationale ?
L’Etat jordanien a cherché à développer un sentiment d’appartenance à la « famille jordanienne », à travers l’allégeance au trône hachémite, héritier de la Maison du Prophète, censé incarner une vision tolérante et moderne de l’Islam et être le dépositaire des espérances du nationalisme arabe[17]. C’est en combinant cette légitimité historique arabe, traduite dans le mythe fondateur de la “Grande Révolte arabe”, et dans la référence à l’ascendance hachémite, que la monarchie peut concilier la souveraineté qu’elle exerce sur les Transjordaniens, bédouins ou sédentaires de souche, Chrétiens ou Musulmans, et celle qu’elle exerce sur les Palestiniens, avec l’affirmation de droits de regard sur la Palestine et les Lieux Saints de Jérusalem. Cette légitimité plurielle est revendiquée explicitement et imprimée dans la conscience des Jordaniens à travers un appareillage classique de mise en scène urbaine : les portraits du Roi Abdallah, associé à son père le roi Husseïn, présence tutélaire, bonhomme et paternelle, plus rarement héroïque, ornent tous les établissements publics, les rues et les places. Les centres-villes sont le lieu privilégié de cette mise en scène : ronds-points entourés de plates-bandes, fontaines jaillissantes, arcs de triomphe forment ici comme ailleurs dans la région le cadre facile à apprêter des cérémonies publiques célébrant l’unité nationale. L’islam est également mis à contribution pour forger une unité nationale qui met entre parenthèses l’héritage chrétien : les mosquées principales d’Amman portent toutes le nom d’un monarque, tout comme les rues, les quartiers, les institutions publiques, sont souvent dédiés aux différents membres de la famille royale, tandis que de nombreux sites ont été récemment promus comme hauts lieux de la geste des premiers temps de l’islam (sites de batailles, tombeaux de saints personnages liés à la famille ou à la personne du Prophète). L’urbanisation se traduit aussi à travers tout le pays par l’érection de mosquées rutilantes, dont les minarets s’élancent haut vers le ciel. Mais, surtout, la monarchie et la classe dirigeante occidentalisée du pays ont imprimé leur marque par des choix urbanistiques et architecturaux qui tournent radicalement le dos à toute connotation “orientale”.

Les modèles sont ici exclusivement exogènes et la modernité revendiquée a accentué, sans doute, le sentiment d’attrait pour l’extérieur. Les mêmes rêves de partir, pour gagner sa vie et pour échapper à un système social ou tribal contraignant, animent la jeunesse, qu’elle soit jordanienne de souche ou palestinienne. En cela, comme dans tout ce qui touche aux aspects matériels de l’urbanisation, on ne distingue aucune ligne de fracture communautaire. Il n’y a pas de quartier ostensiblement palestinien – à l’exception des camps officiels ou spontanés - ou transjordanien, chrétien ou circassien, même si la tendance naturelle est pour les uns et les autres de s’agréger lors de l’arrivée en ville à un noyau préexistant d’habitants du même village ou de la même région. Mais ni dans l’architecture ni dans les façons de vivre ou d’habiter, on ne peut distinguer un quartier ou une maison selon qu’elle est habitée par des Palestiniens ou par des Transjordaniens.

L’identité nationale, certes, s’est consolidée au fil des décennies pour faire apparaître un paysage urbain propre à la Jordanie, fait de modernité, d’ordre et de rigueur un peu austère, que l’on retrouve un peu partout, et qui tient tout à la fois à cet esprit du lieu, produit d’une géographie qui passe rapidement de la vivacité des couleurs méditerranéennes à la monochromie du désert, et d’une histoire suspendue. Les villes jordaniennes donnent ainsi, souvent le sentiment de flotter dans un vêtement trop grand et de manquer de l’animation des villes méditerranéennes. Amman, quel que soit le quartier considéré, n’offre qu’un bien pâle reflet de l’urbanité de Beyrouth, faite de vieille citadinité et d’emprunts, sans complexes et aussitôt acclimatés, à l’Occident ; elle est aussi dépourvue de la longue histoire et de la bonhomie tranquille de Damas, capitale assurée d’un pays redouté. C’est donc dans la différence avec le fait urbain des pays voisins que les villes de Jordanie manifestent leur unité. Mais cette unité trouve vite ses limites et ne vaut pas unité nationale : celle-ci ne peut en effet se contenter de l’existence d’une identité affirmée ; il lui faut un ciment plus fort, culturel, fait d’épreuves partagées et d’un accord minimal sur une communauté de destin que les écarts sociaux, plus encore que les différences communautaires, semblent remettre en cause aujourd’hui.

Bibliographie

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[1] Les recensements successifs ne permettent pas de mesurer précisément le fait urbain, car ils sont fondés sur le découpage administratif du pays en mohafazats, liwas et cazas, et non pas sur les limites urbaines.

[2] C. Ryan : « Peace, Bread and Riots : Jordan and the IMF”, Middle East Policy, 6, 2, 1996 ; Le Monde, 20-21-25 août et 15 novembre 1996.

[3] Middle East International, 27 février et 13 mars 1998

[4] Plusieurs travaux universitaires réalisés par de jeunes ethnologues viennent à point nommé éclairer cette réflexion, en livrant des analyses renouvelées sur l’évolution de la société jordanienne, à partir d’études de terrain effectuées dans des localités provinciales (voir les thèses récentes de Chatelard G., Jungen C., Van Aken M., entre autres).

[5] Sur la métropolisation d’Amman, voir notre article « Fracture sociale et fragmentation spatiale dans un processus de métropolisation. Le cas d’Amman », Insaniyat, Alger, à paraître ;

[6] Sur la définition de celle-ci, et les étapes de la croissance urbaine, se reporter à « Greater Amman. Urban Development », in : Cities, février 1993, pp. 37-49.

[7] Entrée « Jordanie », Images économiques du monde 2003, éd. SEDES, 2002

[8] voir dans ce même numéro l’article de Nabil Abu Dayyeh

[9] Aqaba Zone : Bridging the Economic Gulf, The Middle East, septembre 2002

[10] En l’occurrence, du pont Cheikh Husseïn qui relie Irbid à Haïfa par Beisan en Galilée et est réservé au trafic de marchandises.

[11] dans le cadre de l’accord de libre-échange américano-jordanien de décembre 2001.

[12] Retour de l’Histoire, puisque le gouvernorat d’Ajloun existait jusqu’en 1961, date à laquelle il avait été remplacé par celui d’Irbid.

[13] Sur Salt, considérée comme l’archétype de ces cités, lire la History of Salt du Holy Land Institute for the Deaf de Salt ; « Salt : The Modern Era », in The Jerusalem Star, Amman, 21-27.5.1987 ; Wahlin (1988).

[14] Voir Maffi I :New museographic trends in Jordan. The strengthening of the Nation, pp. 208-224, in Joffé G. (dir), 2002.

[15]Leur esprit frondeur et la volonté d’inscription dans un cadre dépassant celui de la seule Jordanie viennent aussi de l’éducation dispensée précocement dans ces villes par les missions religieuses étrangères et de la volonté de créer un espace politique où ils ne soient plus marginalisés par la référence unique à l’islam.

[16] A noter que le secteur des phosphates est majoritairement occupé par des ouvriers, techniciens et cadres d’origine palestinienne, tandis que celui de la potasse, qui est exploitée au sud de la mer Morte, dans une zone frontalière sensible avec Israël, est réservée à un personnel de souche transjordanienne.

[17] Référence implicite aux “échanges de correspondance Hussein-MacMahon” en 1915, qui avaient laissé croire au Chérif Hussein de La Mecque que les Britanniques reconnaissaient la validité de ses prétentions à prendre la tête d’un grand Royaume au Moyen-Orient arabe.