Sur les ailes du désir, de Koweït à Mascate

Sur les ailes du désir, de Koweït à Mascate

Marc Lavergne
Directeur de recherche au CNRS
Groupe de Recherche et d’Etudes sur la Méditerranée et le Moyen-Orient
Site internet : www.marc-lavergne.com
En quoi un géographe a t-il qualité à s’aventurer sur les “ ailes du désir ” ? Cette prétention a opérer une incursion hors des terrains balisés de la discipline implique que le désir se définisse comme un mode particulier d’expression des relations humaines et sociales prises en compte dans un espace donné, qui s’en trouve soit l’enjeu, soit un champ de matérialisation. Le film de Wim Wenders auquel ce titre fait référence mettait en lumière le caractère central du désir au cœur des destinées humaines. Or les villes du monde arabe sont l’objet en Occident de fantasmes où le désir joue un rôle majeur : c’est bien ce désir au sortir du haut Moyen-Age (Pirenne H., 1970) qui explique l’engouement populaire comme celui des seigneurs pour les Croisades, avant la relation des voyages de Marco Polo qui a tant fait rêver ses lecteurs incrédules, le sujet en étant la relation d’un monde merveilleux et désirable, accessible seulement à travers les marchandises exotiques qui assuraient la fortune de Venise. Au-delà des convoitises matérielles, ce désir exprimait également la fascination de l’ambivalence du couple répression et jouissance, dont les Mille et Une Nuits sont une mise en scène, bien avant que ne vienne le temps des peintres orientalistes, de la littérature coloniale et d’une filmographie racoleuse. Le désir qui est exprimé à travers ces créations culturelles - dont certaines, comme les Mille et Une Nuits, sont endogènes (Decha che N., Junqua M., Jerouani O., 2001) - est fondé sur la sensualité, et en particulier sur les fantasmes dont sont l’objet les sociétés orientales, univers de femmes tour à tour voilées et dévoilées, et d’hommes ténébreux ou emportés, mais aux comportements toujours intrigants, voire envoûtants. Cette sensualité repose sur tout un art de vivre : les attributs en sont les épices et les parfums, les étoffes chatoyantes, l’usage du narguileh qui implique une gestuelle d’une sensualité évocatrice et l’ensemble des usages domestiques ou sociaux qui visent à faire de la vie une jouissance de chaque instant. Le rapport à la sexualité est lui-même un mystère, dans la mesure où la religion musulmane, réfutant la notion de péché originel, encourage tout en le codifiant, le plaisir des deux sexes (Bouhdiba A., 1975 ; Chebel, M., 1993, Liati V., 2004).
Même si ce désir qui vient immédiatement à l’esprit lorsque l’on évoque les villes arabes est encore présent dans certains espaces qui lui sont particulièrement voués, et où les sens sont mobilisés, comme les souks ou les bains publics, la notion de désir doit aujourd’hui englober une acception plus large, qui prenne en compte les formes nouvelles des ambitions, des appétences ou à l’inverse, des frustrations nées des évolutions technologiques, de la multiplication des objets de convoitise, comme des changements culturels et sociaux . A l’extrême, le désir peut être considéré comme l’ensemble des “pulsions de vie ” individuelles ou collectives, qui se déclinent dans le champ de la ville arabe. Le désir peut ainsi constituer une nouvelle piste d’approche de la notion de “ville arabe”, paradigme incertain dont il importe de tenter de cerner les contours, en établissant les modes éventuellement communs d’expression du désir. Ainsi, à la question récurrente : « les villes du Golfe sont-elles encore des villes arabes? » (Bourgey, A., 1978), une analyse des manifestations du désir peut fournir un élément de réponse, à travers une approche comparative.
Le désir peut être aussi envisagé sous l’angle de celui que la ville inspire, dans l’image qu’elle projette, volontairement ou non, ou dans les atouts dont elle se dote pour le susciter et l’assouvir. Le sujet prend alors une dimension trop vaste pour être traité d’une manière exhaustive : de la planification urbaine aux normes architecturales, de la politique touristique à la protection du patrimoine, des infrastructures aux services, de la liberté d’entreprise à la “bonne gouvernance”, et surtout des différences sociales aux ségrégations statutaires, qui toutes contribuent à rendre une ville “ désirable ” ou non. L’étude du cas des villes du Golfe est dans ce cadre, intéressante à plusieurs titres : tout d’abord, ce sont des villes peuplées, en grande partie, et souvent en majorité, d’étrangers d’origines diverses et qu’un fossé infranchissable, en termes de droits juridiques et sociaux, sépare des “nationaux ”(Bonine M. E., 1980 ; 1986) ; ensuite, ce sont des villes récentes, où le « désir » tel qu’il s’inscrit dans le paysage et dans les comportements n’est pas “ policé ” par des siècles d’urbanité, c’est-à-dire de codification des rapports sociaux. Même si leur fondation peut remonter à l’Antiquité (comme le site de Dilmoun à Bahreïn), leur urbanisation actuelle ne date que de la découverte du pétrole (au plus un demi siècle), et elles se modifient encore en permanence sous nos yeux. Ces villes sont donc imaginées ou perçues plus comme des villes fonctionnelles que comme des “villes à vivre ” ; elles apparaissent souvent comme froides, dépourvues d’âme et de “ génie du lieu” nées du désir de l’Autre, c’est-à-dire des besoins économiques de l’Occident et non pas d’une évolution endogène des besoins, des choix et des références culturelles de la population de ces rivages. D’évidence, elles obéissent à des modèles urbanistiques et architecturaux importés (Dumortier B. et Lavergne M., 2002), et les rares vestiges préservés d’une démolition sans états d’âmes (tours à vent, palais, mosquées) relèvent d’emprunts à la Perse, à l’Inde ou au Moyen-Orient. Urbanisme et architecture, dits “ futuristes ”, ont à la fois vocation à répondre aux besoins d’une économie en croissance rapide et de haute technologie, et à affirmer la puissance et l’ambition des maîtres des lieux (El-Ghoul B., 2003) . Ce cadre bâti apparaît comme imposé à la population qui y déploie ses activités, qu’elle soit autochtone ou immigrée. Cette dernière réside de façon précaire dans ces lieux, et n’est donc pas consultée sur les choix urbanistiques et architecturaux. Le cadre de vie n’est donc pas façonné, ni même encore apprivoisé, par ses usagers, qui s’efforcent seulement d’en maîtriser les codes et les exigences, avec d’ailleurs une faculté d’adaptation qui peut surprendre.
Il faut certes nuancer ce tableau : d’une part, dans chacune de ces villes existent des quartiers qui échappent à la rigidité de l’épure, et où les habitants peuvent reproduire un avatar du cadre de vie de leur contrée d’origine. Au long d’allées sablonneuses, on longe des bicoques d’où s’échappent des odeurs de cuisine au safran et aux épices, l’espace public retrouve son rôle de lieu de jeu et de rencontres, où les mille facettes de la vie de voisinage se déploient ; les vieux centres offrent des venelles et des galeries où l’on peut flâner, où les commerçants prennent le temps de jouer au tric-trac, de fumer le narguileh et d’échanger les nouvelles avec chalands et amis de passage ( Altorki S. et Cole D. P., 1989 ; Le Garrec M., 2002). Il y a ainsi, jusqu’au pied des tours de verre et d’acier, des îlots, parfois des quartiers entiers préservés de vie “ à l’orientale”. D’autre part, ces deux faces de la vie et de la personnalité des villes du Golfe ne sont pas si opposées : ce sont bien les habitants, travailleurs immigrés des campagnes de l’Inde et du Pakistan, ouvriers coréens et thaïlandais, qui ont construit ces buildings, ce sont des secrétaires libanaises ou chinoises qui occupent ces bureaux, qui du reste rappellent autant ceux de Sao Paulo ou de Kuala Lumpur que ceux de Chicago ou de Sydney… Cette dualité en recouvre une autre, qui ne lui est pas homothétique : celle du désir et de sa répression.
En effet, de prime abord, le désir semble masqué et même réprimé par les codes moraux traditionnels qui réfèrent à une éthique de l’austérité bédouine. Cette répression qui trouve son apogée dans la doctrine wahhabite, inspirée des préceptes d’Ibn Taimiyya (Roy O., 2002), se traduit en Arabie Saoudite par la toute-puissance des mouttawa (police religieuse) sur la sphère de la morale publique et privée. Mais cette morale officielle est elle-même élastique et son application est également un moyen de maintenir sous contrôle une population étrangère qu’il s’agit par ce biais de rappeler à son extranéité, tout comme les obstacles et les limites mises à l’installation des familles des migrants sont un moyen de s’assurer du caractère temporaire de leur séjour. En même temps, les villes sont les lieux de la permissivité : s’agissant de grandes villes, peuplées en majorité d’étrangers, elles sont en effet le refuge de l’anonymat, à l’abri des regards de la famille, du clan, de la tribu. Elles sont en outre le lieu de l’altérité, du dépaysement, d’un Ailleurs “ à domicile ” : les autochtones peuvent s’y noyer, s’y dissoudre dans la masse. Le déguisement est non seulement possible, il est même de règle, la ville du Golfe est un théâtre où chacun adopte une personnalité, un aspect qui correspond à ses désirs, à ses objectifs : femmes voilées pour mieux voir, étrangers qui revêtent, en toute illégalité parfois, la tenue nationale composée de la dishdacha et de l’igal, Musulmans qui se font passer pour des infidèles pour pouvoir consommer de l’alcool dans les pays où cette consommation est tolérée… En outre, la ville est le royaume des valeurs matérielles : l’argent y achète tout. Si pour les autochtones, la rente pétrolière redistribuée d’une manière inégalitaire certes, met les citoyens à l’abri du besoin et leur donne un surplus à dépenser en luxes hier encore inconcevables, pour les migrants, elle engendre des rêves d’ascension sociale ; ces villes sont, comme l’Amérique du début du XXe siècle pour les émigrants d’Europe, un espace de liberté et d’occasions à saisir. Mais à la différence des Polonais, des Irlandais ou des Siciliens de Brooklyn et du Bronx, il ne peut y avoir ici d’espoir pour les travailleurs du sous-continent indien ou du Moyen-Orient de refaire sa vie sur place : le séjour n’est qu’une parenthèse, et l’accumulation d’un pécule ne peut être qu’un tremplin pour un avenir qui se déroulera ailleurs. Mais ce rêve peut commencer à se concrétiser sur place : la ville elle-même apparaît comme un idéal de modernité, d’efficacité, de luxe et qui sait, de luxure … C’est ainsi que l’on peut y passer d’un désir de ville à la ville du désir.
Désirs autochtones, espoirs d’exilés
En quoi les désirs dont la ville du Golfe est le siège sont-ils particuliers, en quoi sont-ils communs à tous ses habitants ou au contraire divers, voire divergents, et en quoi ces désirs structurent-ils un mode de vie, un projet urbain, en quoi enfin déterminent-ils l’avenir de ces villes?
La ville du Golfe est en effet duelle et la ségrégation statutaire, même si elle n’est pas marquée dans l’espace, sépare en un clivage rigoureux les citoyens des étrangers. Les étrangers sont là, aux yeux des “ nationaux ”, pour les servir. La souveraineté des « fils du sol ” s’exerce sans limite et sans frein, et ils tirent de cette toute-puissance un sentiment de revanche, d’autant que les immigrés sont mieux formés, plus instruits, héritiers de civilisations plus prestigieuses. Certes, tous les « nationaux » ne sont pas riches, et “l’homme de la rue ” de Bahreïn ou d’Oman connaît les angoisses de l’avenir, voire des fins de mois. Cependant, il jouit d’un statut privilégié et intouchable par rapport aux immigrés : sa nationalité est un talisman qui lui assure certains droits sociaux liés à la redistribution de la rente, et elle lui assure également l’impunité dans nombre de transgressions de la loi. Le désir, exacerbé en ‘ubris par ce privilège dû à la naissance, ne pourrait être bridé que par une morale inculquée par les parents ou par la société. Or là aussi la rente pétrolière joue un rôle délétère : les parents, accaparés par la satisfaction de leurs pulsions, se défaussent de l’éducation des enfants sur des nourrices et des gouvernantes étrangères incapables de transmettre les valeurs familiales et sociales (Sournia C., 1992 ; El-Yamani M., 2001) ; quant à l’enseignement, assuré par des maîtres étrangers dans des institutions privées, il néglige aussi l’inculcation de valeurs autres que celles fondées sur le prestige qu’apporte l’étalage de la fortune, si ce n’est en proposant un contre-modèle toléré de valeurs dites “ islamiques ”. Pour les étrangers, en revanche, la première préoccupation est d’échapper à la catastrophe d’un renvoi prématuré au pays, en évitant d’éveiller l’animosité des autorités, du détenteur de leur passeport ou du patron. Ensuite seulement vient l’ambition d’ascension sociale, qui motive et justifie tous les sacrifices de l’exil. Le rêve de l’émigré est de revenir au pays nanti d’un nouveau statut, supérieur vis-à-vis de ses concitoyens et d’échapper à une condition misérable pour les plus pauvres. Mais même pour les plus qualifiés qui dans l’émigration conservent une identité sociale valorisante, le choix de l’émigration vers le Golfe n’en est pas un : pour les jeunes diplômés de nombreux pays arabes, les chances de trouver un emploi, a fortiori dans le domaine de leurs compétences et rémunéré comme tel, sont rares (Lavergne M., 2003).
Ce n’est que dans un second temps que la ville du Golfe développe son attraction spécifique, liée à ce qu’elle offre en sus de la survie ou d’un emploi. Cette attraction provient de la différence des modes de vie, de comportement, d’opportunités qui caractérisent la ville du Golfe par rapport aux villes ou, plus encore, aux campagnes d’où sont originaires la plupart des immigrés. L’attraction positive exercée par la ville du Golfe repose sur la rencontre avec la modernité, la liberté, avec l’Occident en un mot. Mais cette rencontre génératrice d’envies l’est tout autant de frustrations. Bien que la ségrégation organisée autour de la kafala soit modulée en fonction du niveau social, de l’origine et de la religion, pour les étrangers, le séjour est toujours précaire, quelle que soit la durée d’établissement. La vie se déroule donc non pas seulement en fonction d’un présent, mais aussi d’un avenir qui se situe ailleurs : les étrangers sont, pour beaucoup, venus pour faire vivre leur famille restée au pays ; leur séjour produit donc un effet simultané dans une autre sphère à laquelle l’immigré se réfère pour se motiver ; mais il est aussi projection dans un avenir meilleur, et en ce sens renvoie au retour…

Le cantonnement des convoitises : espaces publics, espaces marchands

La satisfaction de ces aspirations est localisée dans certains espaces publics bien délimités qui répondent chacun aux exigences d’une clientèle particulière : la ville se décline en ses quartiers, en des espaces qui s’animent de convoitises déclarées, licites ou moins avouables et plus feutrées (souks, salons des grands hôtels, galeries marchandes et rues commerçantes, jardins publics, corniches, Luna Parks…). Chaque espace est support de ses rêves, accueille et satisfait ses désirs, a ses temporalités, son public… Les salons et les boîtes de nuit des grands hôtels sont voués aux rencontres discrètes d’une clientèle fortunée et libérale, ou qui fait mine de l’être le temps d’un rendez-vous, mais ils sont aussi des hauts lieux de la vie sociale et mondaine, lors de cérémonies que l’on souhaite fastueuses et visibles de tous. Les souks, les galeries marchandes sont le lieu du lèche-vitrine, mais aussi des regards échangés, des frôlements, de rencontres à venir, le lieu du “tout est possible” et de l’aventure de l’incertain et du risque, où le désir, même sans objet, est une fin en soi. En revanche, les jardins publics, les corniches de bord de mer sont souvent le lieu des rêveries de promeneurs solitaires, bercés par le jaillissement des fontaines et le parfum des fleurs. Les pelouses accueillent individus, couples et familles, pour un pique-nique, un somme, une halte, propices à des rêveries nostalgiques, dans la détente des corps harassés par la moiteur et les tensions de la ville. Enfin, dans certaines villes comme Manama et Doubaï, le monde de la nuit est un univers à part, drainant les noctambules vers toute la gamme des lieux de plaisir, des clubs huppés de Jumeira où se presse la jeunesse dorée et qui ne le cèdent en rien aux boîtes à la mode des métropoles d’Occident, aux antres voués au sexe tarifé, comme le sidérant “ Club Cyclone ” de Dubaï, véritable souk de la prostitution affichée, fonctionnant sous l’œil en apparence indifférent, mais vigilant de la police…
Soifs d’évasion : hors les murs, les terrains de jeux des citadins

Ceux qui en ont la possibilité aiment à s’évader lors d’escapades où les besoins de liberté et de détente peuvent s’épanouir : le temps d’un week-end, d’une sortie ou des vacances, le désert retrouve pour les citoyens devenus citadins comme pour les riches expatriés, sa vocation d’espace de liberté. Envie de calme, d’entre-soi, pour les pique-niques en famille, pour fuir le stress urbain, la promiscuité, mais aussi de défoulement, pour les jeunes : les rodéos en 4×4, comme dans les dunes du khor al-Udeid au Qatar, sont l’occasion de se retrouver entre soi et de démontrer sa bravoure et sa virtuosité. En dévalant les pentes à pic, les jeunes gens cherchent à épater les filles ou à se mesurer. N’y a t-il là autre chose que des cours d’amour, des tournois de bravoure et des rites d’initiation ? Ailleurs, comme sur une piste d’aviation désaffectée au centre de Bahreïn, ces rendez-vous ne sont que les mornes lieux de drague automobile d’une classe d’âge cantonnée dans une oisiveté d’adolescents attardés, qui se retrouvent à l’écart des regards des adultes et des autorités. A Doubaï, la vogue est aussi aux sports nautiques mécanisés (jet ski, hors bord), qui autorisent le dévoilement des corps (masculins) et remplissent les mêmes fonctions de défoulement et d’exhibition.
Les exutoires sexuels, ou les codes secrets d’une société prise au piège entre tradition et modernité
Le désir sexuel, quintessence de toutes ces aspirations, pose un problème à part : ces sociétés étroitement codifiées (et pas seulement les sociétés autochtones de confession islamique, mais aussi celles transplantées du sous-continent indien et d’Extrême-Orient) engendrent des frustrations qui sont à la mesure des tentations. Dans ces villes, tout est permis, mais tout est caché, dans cette compétition entre attachement aux valeurs traditionnelles, respect des normes et soif de transgression et de liberté : la prostitution est un exutoire traditionnel, une fonction et un statut reconnus dans les ports de la côte comme dans les tribus (Dickson, H.R.P., 1949). Mais elle a pris aujourd’hui une ampleur et des formes nouvelles, avec à la fois l’attraction d’horizons lointains et exotiques et la possibilité d’aller vers des expériences nouvelles, maintenant ainsi la fiction d’un chez-soi immaculé : le Maroc, le Liban, qui partagent avec ces sociétés une civilisation et une langue, sont, en raison de la misère ou de la liberté qui y règnent, ainsi que de l’anonymat dont y jouissent les visiteurs originaires des Emirats, des destinations appréciées. Et puis, après les cassettes vidéo, il y a l’Internet, évasion et défoulement accessible à tous à travers les cybercafés, mais aussi médium d’une exacerbation d’un désir inextinguible, et vecteur d’une confusion dangereuse entre imaginaire et réalité : la schizophrénie est fort répandue parmi les jeunes, et leur solitude les incite à fréquenter les sites de dialogue et de rencontres virtuels installés au bout du monde.
Des villes convoitées et jalousées aux cités planétaires d’un futur idéalisé
”Toute ville reçoit sa forme du désert auquel elle s’oppose; et c’est ainsi que le chamelier et le marin voient Despina, la ville des confins entre deux déserts”. La description onirique d’Italo Calvino peut servir de point de départ à une classification des villes du Golfe fondée sur leur rapport au désir. Mais si Despina, archétype de la ville portuaire en lisière du désert, qui est rangée par l’auteur dans la série des villes traitées sous l’angle du désir , correspond bien à la situation des villes du Golfe , il s’agit des villes d’avant le pétrole : ce sont l’extraction, le transport et la transformation de l’or noir qui déterminent aujourd’hui l’ensemble des flux terrestres et maritimes qui irriguent les villes du Golfe, tandis que les relations d’autrefois avec l’hinterland comme avec l’outremer ont été bouleversées, non seulement dans leur contenu, mais dans leur signification.
Aujourd’hui, du pont de son porte-conteneur ou de son tanker, le marin philippin ou ghanéen ne distingue plus “dans la brume de la côte (…) la forme d’une bosse de chameau, d’une selle brodée aux franges étincelantes entre deux bosses tachetées qui avancent en se balançant ”. Mais sans doute son impatience de l’escale distingue t-elle au cours de sa rotation d’un port à l’autre, ce que chacun d’eux peut lui offrir. Et il en va de même si le marin de Calvino n’est que l’allégorie des migrants qui débarquent par avions entiers dans les aéroports rutilants de ces villes, emplis d’espérances et d’angoisses. Sur la rive sud du Golfe s’échelonnent trois ensembles urbains, dont chacun représente un rapport différent au désir . On peut ainsi identifier, en parlant à la fois d’une situation présente et de permanences fondées sur des “ rapports au monde ” différents, trois types de « fabriques urbaines » :
- la région urbaine du fond du Golfe, avec trois composantes : Koweït, l’ensemble Bassorah-Oum Qasr et l’ensemble Abadan-Khorramshahr ;
- la région urbaine du centre du Golfe, avec d’une part la conurbation saoudienne du Hasa (Al-Khobar, Al-Qatif, Ad-Dhahran, Ad-Dammam) et de l’autre sur l’île de Bahreïn, la conurbation de Manama et Mouharraq ;
- la région urbaine de l’orée du Golfe, avec la conurbation de Doubaï-Sharjah-Ajman, reliée d’une part à la capitale des Emirats, Abou Dhabi, mais aussi de l’autre côté du Golfe, aux centres marchands et aux zones franches iraniennes de l’île de Qich ou de Qishm.
Les villes du fond du Golfe : destins brisés

Ces villes sont à la fois d’antique héritage, puisqu’elles ont servi depuis l’Antiquité, voire la Préhistoire, de débouché à la Mésopotamie, et même au commerce méditerranéen en direction de l’Inde et de la Chine. Cités commerçantes, dont les noms évoquent grands voyageurs et marins comme Sindbad, héros de contes merveilleux, chargées de séductions et d’attirances pour des horizons lointains, elles ont subi au cours des dernières décennies des destructions et des traumatismes dont elles sont loin d’être remises : guerre Iran-Irak, qui, de 1980 à 1988, a eu pour enjeu et pour théâtre le contrôle du Chatt el-Arab, puis invasion du Koweït par l’Irak en 1990, et enfin invasion de l’Irak à partir du Koweït par l’armée américaine et ses alliés en mars 2003. En Iran, l’ensemble urbain Abadan-Khorramshahr s’est développé à partir du pétrole découvert dès 1906 : cités industrielles sans attrait, écrasées de chaleur et d’humidité, dans un air chargé d’émanations d’hydrocarbures, elles ont été pilonnées sans relâche durant la guerre du Golfe : le Chatt el-Arab, encombré de carcasses de navires, n’est plus la principale porte d’entrée de l’Iran. Repliées sur elles-mêmes, pleurant leurs martyrs, mal reconstruites depuis la fin de la guerre faute de moyens dans un pays soumis à la corruption et à un embargo américain impitoyable, ces villes sont aussi soumises à la chape rigoriste du régime de la Révolution islamique. Il est donc difficile de se représenter, dans cet angle mort du fond du Golfe, où le désir de ses habitants pourrait s’être niché, si ce n’est un désir d’évasion et l’attente passive d’un avenir meilleur.
En Irak, l’ensemble Bassorah-Oum Qasr qui lui fait pendant sur la rive sud du Chatt el-Arab a connu un sort parallèle au cours de la guerre Iran-Irak. Mais l’embargo onusien décrété par la résolution 986 du Conseil de Sécurité a prolongé sa prostration, même si le trafic par le port d’Oum Qasr n’a jamais totalement cessé : exportations clandestines de pétrole, importations à partir de Dubaï en particulier ont maintenu un semblant d’ouverture sur le large, donc des échanges de biens et de personnes avec les pays voisins, qui ont maintenu une diversité humaine tarie ailleurs dans le pays. En revanche, l’appartenance de la majorité de la population à la communauté chiite a entraîné la répression des expressions publiques de la foi, avant de s’achever dans le bain de sang d’avril 1991, lorsque la ville s’est soulevée contre le régime baassiste. Aujourd’hui, si la ville a eu la “chance” relative d’être occupée par l’armée britannique, elle n’en a pas pour autant retrouvé son activité industrielle et portuaire. Certes, Koweït toute proche engendre un appétit de consommation, mais l’évolution générale de la situation du pays empêche Bassorah, tout comme Abadan, de redevenir une “ville du Golfe” pour demeurer, à son corps défendant, une “ ville d’empire ”, soumise à la lourde tutelle d’un pouvoir centralisateur continental .
Koweït diffère des ensembles précédents par sa prospérité : non seulement la ville est la capitale du premier émirat pétrolier, mais elle possède une personnalité affirmée depuis des siècles, grâce à sa fonction liée au commerce maritime au long cours. Premier Etat du Golfe à obtenir son indépendance en 1961, c’est aussi un havre de libéralisme et de démocratie encerclé par un environnement hostile . Si Koweït jouit aujourd’hui d’une apparente normalité, si ses tours de verre et d’acier ont retrouvé leur activité, et si les traces de l’occupation irakienne en 1990 ont pour la plupart été cicatrisées, il entre dans cette apparence une grande part d’illusion : la ville pleine de morgue, sûre d’elle-même, dont les grands bourgeois, maîtres financiers, regardaient avec dédain leurs voisins et avaient fait de la planète entière leur champ d’intervention, des immeubles cossus des Champs-Elysées aux usines Fiat, est aujourd’hui une ville meurtrie, traumatisée, qui panse les blessures provoquées par le contrecoup du désir qu’elle avait suscité. Aujourd’hui, c’est une ville traumatisée, mal remise du déferlement des hordes barbares qui l’ont dévastée et pillée, du viol des femmes anéanties sans espoir de guérison et dont l’humiliation ravalée est celle d’une société tout entière. Elle s’incline devant le dynamisme de Doubaï, naguère surgie des sables avec son soutien. Aujourd’hui, Koweït n’est plus objet de désir, ni comme symbole de richesse et de liberté, ni comme simple réalité urbaine : même si les puits de pétrole en flammes ont été éteints et remis en production, la reconstruction n’a pas été prolongée par un nouvel élan, et la société est en panne, vidée de sa diversité et de son rayonnement international. L’invasion de l’Irak à laquelle elle a servi de base arrière en 2003, ne lui a pas non plus apporté le souffle dont elle aurait besoin, en lui ouvrant un arrière-pays mésopotamien. Koweït est en ce sens une anti-Despina, entourée par le désert symbolique, politique et culturel de ses trois puissants voisins, l’Arabie, l’Irak et l’Iran, et par le désert maritime qu’est la fin de son rayonnement outre-mer : elle n’est plus la Bassorah des Mille et une Nuits du temps du calife Haroun al-Rachid, rien qu’un cul-de-sac fortuné et libéral au fond du Golfe.
Au centre du Golfe : face à la chape d’austérité wahhabite, la soupape de sûreté de Bahreïn

Les quatre villes d’Arabie Saoudite contrastent en apparence fortement avec l’ensemble urbain de Bahreïn auquel elles sont associées : il ne s’agit plus là, comme au fond du Golfe, d’une juxtaposition de villes aux histoires parallèles ou opposées, mais bien d’une région urbaine dont chaque élément occupe une fonction complémentaire aux autres, le cas échéant par-delà ou grâce à une frontière censée les séparer. “ A partir de là, après sept jours et sept nuits, l’homme arrive à Zobéïde, ville blanche, bien exposée à la lune, avec des rues qui tournent sur elles-mêmes comme les fils d’une pelote ” : c’est cette Zobéïde, “ cette ville sans grâce, cette souricière ” , qu’évoquent les quatre villes d’Arabie Saoudite. Elles sont unies par la modernité de leur urbanisme et de leur architecture, fonctionnelle et sans grâce, et par la prégnance de l’atmosphère austère du royaume wahhabite : elles sont nées, il y a moins d’un siècle, des nécessités de l’extraction pétrolière et non pas d’une volonté des habitants de la région. Ceux-ci, paysans oasiens enracinés depuis des millénaires sur ces rivages où sourdent les aquifères du géosynclinal d’Arabie, tout comme leurs voisins insulaires de Bahreïn, ne disposaient que de marchés agricoles comme Houfouf, et du port d’Al-Qatif qui abritait une garnison ottomane. L’occupation de la région par les Ikhwan d’Ibn Séoud en 1921, puis la découverte du pétrole dans les années 30, ont marginalisé cette paysannerie chiite opprimée par la doctrine wahhabite (Al-Rasheed M., 2002). A l’écart des villes modernes et des réseaux de communication qui ont tissé leur toile à travers la province, cette communauté subsiste en dépit des brimades, comme un palimpseste sur lequel la ville moderne s’est surimprimée. D’Al-Qatif, ville historique ancrée au fond chiite et rural du Hasa, au moderne et cosmopolite tripôle de Dammam, Dhahran et Al-Khobar, ce vaste ensemble urbain qui s’étale entre le Golfe et les champs de pétrole présente des personnalités nuancées. Mais elles se distinguent toutes des autres villes d’Arabie par leur atmosphère de centres industriels, de cités actives et dynamiques, reliées par un lacis dense de voies de communication modernes, dotées duniversités et de centres de recherche, d’aéroports internationaux, d’une activité commerciale de grande ampleur. Mais il manque à ces villes une âme, et les quartiers résidentiels n’y sont que de mornes alignements d’immeubles ou de villas où la ségrégation socio-ethnique est sans faille. Les quartiers réservés aux Occidentaux, comme les bases militaires ou les compounds des grandes sociétés du pétrole, au premier rang desquelles l’ARAMCO, la compagnie pétrolière nationale, jouissent d’un statut d’extra-territorialité de fait. Celui-ci comporte une tolérance discrète en matière de présence et d’activité féminine ainsi que de consommation d’alcool. Mais même l’implantation de la majorité de la population autochtone est récente : c’est l’activité pétrolière qui a attiré ici des habitants de toutes les régions du pays, d’autant plus que le pouvoir central se défiait de la population locale. La sujétion à la doctrine wahhabite se traduit par la rareté des lieux publics, et par l’atonie des espaces de sociabilité : pas de cinémas, pas d’animation hors des souks et des grands hôtels réservés à une élite. Les jardins et les espaces récréatifs sont rares, si l’on excepte la Corniche d’Al-Khobar, qui attire la clientèle familiale en majorité asiatique.
Manama, capitale et métonyme de la minuscule île-Etat de Bahrein, vient en contrepoint de ses voisines du continent auxquelles elle est reliée par un pont maritime de 25 km de long. Refoulé et réprimé sur le continent, l’assouvissement du désir est “externalisé” dans l’appendice bahreïnien. Le fond de la population de Bahreïn est en effet constitué d’une société d’origine paysanne, chiite, comme celle de la côte. Ici également, elle est dominée par une caste sunnite venue du continent voici deux siècles, mais un mode de vie de caractère rural, plus détendu, a survécu à la quasi-disparition de l’activité agricole dans la seconde moitié du XXe siècle (Cazalot, J-Y., 2003). L’expression du désir y est plus libre, et la spontanéité populaire s’y exprime à l’occasion des fêtes d’Achoura, interdites sur le continent . Mais cette société tolérante et ouverte ne peut pas compter sur une rente pétrolière quasiment tarie, et seulement partiellement comblée par des livraisons de brut saoudien. L’île doit donc trouver des ressources en s’adonnant à une combinaison d’activités industrielles et de services. Dans ce domaine, à côté des banques off-shore, le tourisme joue un rôle important. Mais il s’agit d’un tourisme particulier, limité pour l’essentiel à une migration hebdomadaire des mâles saoudiens de la province orientale qui viennent pour le week-end satisfaire leur désir d’alcool et de sexe . Mais les bars et les boîtes de nuit des grands hôtels internationaux, animées par des professionneles venues d’Europe de l’Est et de la CEI, concentrent l’activité noctambule qui ne déborde pas dans la rue. Manama ne peut donc pas être réduite à cette dimension ; c’est d’abord une ville à taille humaine, où une foule nonchalante déambule à l’ombre de bâtiments des années cinquante (donc anciens selon les critères du Golfe) et dans les venelles d’un souk réputé. Par rapport aux vastes agglomérations sans âme du continent, c’est une ville incarnée, qui, du fait de sa relative pauvreté, n’a pas subi les ravages périodiques qui ont scandé ailleurs les phases successives de la fortune pétrolière.
Dubaï : à l’orée du Golfe, une cité marchande vouée au culte consumériste

Dubaï est aussi, comme Koweït et Manama, une cité née du commerce maritime. Dès le début du XXe siècle, elle avait déjà développé des activités marchandes, surtout illicites, avec son environnement ultramarin de Perse et d’Inde (Heard-Bey F., 1999). A la tête d’une population autochtone peu nombreuse , ses monarques ont pu développer une politique audacieuse tournée vers la satisfaction des besoins de l’environnement régional, lui forgeant une image de ville « désirante » . Celle-ci est fondée sur la liberté d’entreprendre et de circuler, voire de rêver à l’abri des tracasseries et du contrôle de l’Etat : Dubaï est devenue un archétype de la mondialisation (Lavergne M., 2002). A l’opposé de Koweït, elle a réussi à apprivoiser l’Arabie Saoudite, tout en devenant la fenêtre sur le monde extérieur de la République islamique d’Iran. Son attraction s’exerce sur les autres villes de la Fédération, à commencer par l’austère Abou Dhabi, capitale politique et siège des activités pétrolières, mais aussi au-delà, sur la modeste Doha, capitale du Qatar, et vers l’est, sur le calme et provincial sultanat d’Oman. Dubaï tourne donc le dos au continent, symbole de contrôle, d’enfermement, mais s’ouvre sur le large et assouvit les rêves tant de ceux qui sont venus du désert que de ceux qui viennent d’outremer. Mais comment ne pas reconnaître dans l’aphorisme de Calvino cité plus haut une image de l’ambivalence de Doubaï ? La ville qui étale ses espaces publics et marchands, qui affiche sa vitalité inépuisable et sa richesse insolente n’a-t-elle pas pour contrepoint une autre Dubaï, celle de ses maîtres et de ses citoyens, fidèles à leurs codes bédouins, à leurs traditions et à leur religion, retranchés dans l’ombre des austères demeures, là où les rôles antiques et immuables reprennent leurs droits ? Cette Dubaï-là demeure pour l’étranger un mystère ; elle aussi, certes, recèle des désirs d’ascension sociale, de pouvoir, d’argent, de liberté et d’assouvissement affectif ou charnel. Cette ambivalence fait cependant que Dubaï l’arrogante, la ville des records, ardente inventrice d’une nouvelle urbanité, tendue vers la découverte et la promotion de nouvelles activités, qui ambitionne d’intégrer le monde entier dans sa sphère, pourrait bien exciter, comme naguère Koweït, une haine et une jalousie qui pourraient lui être fatales, si son utilité de pivot et de zone d’ombre des affaires et des trafics venait à s’estomper.
Le Golfe constitue un milieu où le basculement d’une société traditionnelle à un mode de vie fondé sur les technologies modernes, d’un niveau de vie misérable à la plus extrême richesse s’est déroulé dans un laps de temps très court. L’explosion des désirs y est encore réprimée avec énergie par les autorités, car elle peut mettre en péril l’édifice politique et social. Mais elle peut aussi être encouragée par les mêmes autorités, dans la mesure où elle peut constituer une ressource financière et un instrument de sécurité politique et sociale. L’Arabie Saoudite elle-même, autoproclamée depuis sa fondation “ Gardien du Temple”, évolue pour faire place à l’expression des désirs longtemps brimés de ses citoyens, hommes et femmes. Mais cette évolution n’est pas exemple de dangers, dans la mesure où elle provoque à son tour des frustrations et des jalousies. Celles-ci engendrent des anathèmes émanant de groupes qui prétendent n’accepter de désir que spirituel. Dans cet environnement régional fragile et fluide, les pulsions de mort le disputent constamment au désir de vivre : toute libération du désir, c’est-à-dire toute avancée de la prise en compte de l’individu, peut être révoquée par un retour en force du primat du groupe, dans la mesure où ces évolutions ne sont qu’octroyées d’en haut, sous la pression extérieure ou pour des raisons d’opportunité conjoncturelle, et n’émanent pas d’une mobilisation citoyenne forte.

Bibliographie

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