L’Egypte se trouve brutalement plongée dans une dispute que l’on croyait réservée aux “ennemis de l’islam” : le Grand Cheikh d’Al-Azhar, Mohamed Sayyed Tantaoui, a donc intimé à une étudiante l’ordre de se dévoiler, c’est-à-dire de montrer son visage. C’est notre nouvelle affaire de niqab, qui ne peut laisser aucun Egyptien indifférent. Au-delà du fond de l’affaire, qui comprend de multiples dimensions, il est intéressant d’observer la façon dont la controverse se développe.
1) Personne à ma connaissance ne s’est posé la question de savoir si cet ordre avait vraiment été donné sous le coup de l’exaspération, ou s’il ne s’agirait pas d’une opération préméditée ?
2) Le débat se développe sans contrainte ni mots d’ordre apparents : le pouvoir est prudemment en retrait, les partis politiques de tous bords également, sauf à rappeler des positions de principe établies.
Le 8 octobre, certes, le Conseil Suprême d’Al-Azhar s’est réuni en urgence pour interdire l’entrée de l’Université aux étudiantes portant le niqab. Solidarité obligée, certes, et accord sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une obligation rituelle, mais d’une tradition (de quoi, de qui, d’où ?), et sur le fait qu’il difficilement concevable de faire cours devant une assemblée masquée : comment reconnaître, interroger, saisir les les relations d’un auditoire invisible ? Quelle conception se font ces étudiantes de l’enseignement, de l’interaction avec l’enseignant ? Al-Azhar passe souvent encore -et assez injustement- pour une institution archaïque, sclérosée, où l’enseignement ne fait appel qu’à l’apprentissage par coeur et à la recitatio : c’est hélas le cas de tout l’enseignement de ce pays, depuis le primaire jusqu’à l’université. Mais on voit là que le frein au changement vient autant de milieux extérieurs que de l’Université elle-même.
La Society of Knowledge appelée de façon incantatoire de ses voeux par l’Arab Human Development Report est encore bien virtuelle…
Mais le débat déborde largement le cadre de l’université : le niqab fait florès dans les rues du Caire, où il était réservé aux femmes du Golfe il y a quelques années. Que signifie t-il pour celles qui le portent, alors que le simple foulard est devenu une obligation “socialement correcte”, sans plus aucun contenu militant ou religieux, et est même devenu un instrument de libération et de séduction ?
Le niqab n’est-il au fond qu’un refuge, le moyen de préserver non seulement sa dignité, mais tout simplement son intimité, sa tranquillité dans un univers urbain agressif, au sein d’une société de mâles à la frustration exacerbée ? Le harcèlement des femmes, hier inconcevable, est devenu une réalité banale, contre laquelle les pouvoirs dits publics ne font pas mine de réagir.
Cela ne serait pas contradictoire avec un engagement salafiste : s’il y a débat sur le fait de savoir si ce voile existait à l’époque des “pieux ancêtres”, et sur la manière dont les femmes devaient préserver leur réputation ou celle de leurs hommes, ne peut-on pas y voir là une attitude retrait du monde qui trouve son équivalent dans le positionnement salafiste de retrait du combat politique…
Au-delà de ces considérations de profane, je me demande si ce coup d’arrêt mis à la vogue de niqab n’est pas le signal d’une volonté des autorités de mettre hors d’état de nuire l’ensemble du mouvement islamiste égyptien. Les arrestations sans motif clair de dirigeants des Frères musulmans se poursuivent à un rythme quasi-quotidien, au Caire comme en province, alors qu’ils représentés en force au Parlement. Certaines forces semblent vouloir préparer l’avenir et dégager la voie pour la future équipe dirigeante…