6 novembre 2009

Conférence “Le Darfour, une leçon de géopolitique” 5 novembre 2009

Des citoyens critiques
pour un exercice critique de la démocratie

Jeudi 5 novembre 2009, 20h30
à la Maison des associations de Vincennes
Le Darfour !
Une leçon de géopolitique
avec Marc Lavergne, directeur de recherche au Cnrs

Le Darfour ! Comment s’y articulent des enjeux internationaux, nationaux et locaux ! Violations des droits de l’homme, palinodies onusiennes et double langage des puissances occidentales ! Aide humanitaire contreproductive sous contrôle de pouvoirs territoriaux : ils y prélèvent leur dîme, la canalisent sélectivement selon leurs intérêts stratégiques pour affamer ou nourrir des populations ! Stratégies de pouvoirs centraux jouant des uns et des autres pour servir leurs buts de guerre, pour maintenir leur suprématie sur des territoires d’où ils tirent et tireront demain leurs rentes !
A partir de ce qui s’est passé au Darfour, Marc Lavergne (actuellement directeur du Centre d’études et de documentation économique, juridique et social du Caire) livrera une grille de lecture décapante des crises contemporaines.

Jeudi 5 novembre, 20h30 à Vincennes, Maison des associations- salle Paul-Rumeau, 41-43 rue Raymond-du-Temple (M° Château de Vincennes, Rer A Vincennes) – Entrée libre.
Renseignements : André Thiéblemont 01 43 65 17 10
Site http://www.rencontresdemocrates.com

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27 octobre 2009

22 octobre : Washington Forum, La voix de l’Amérique

Je participe à une émission de télévision consacrée à la nouvelle politique américaine vis-à-vis du Soudan, sur La voix de l’Amérique, en duplex de Washington avec Herman Cohen, ancien secrétaire d’Etat adjoint chargé de l’Afrique. L’émission d’une demi-heure est entrelardée d’une interview enregistrée du Dr Akec Kuoc, chargé d’affaires à l’ambassade du Soudan à Washington.

 Le 19, Hilary Clinton a annoncé la nouvelle politique américaine à l’égard du Soudan, au cours d’une conférence de presse en présence de Susan Rice, représentante des Etats-Unis à l’ONU, et de Scott Gration, envoyé spécial du président Obama pour la Soudan. Les Etats-Unis exigent du Soudan :

- « au Darfour, la fin définitive du conflit, des abus grossiers des droits de l’homme et du génocide » ;

- « la mise en œuvre de l’accord de Naivasha, pour aboutir à un Soudan post-2011 pacifié ou une marche ordonnée vers deux Etats séparés et viables en paix l’un avec l’autre » ;

- l’assurance que le Soudan « ne fournisse pas un havre aux terroristes internationaux ».

Ces demandes sont assorties de l’agitation de « la carotte et du bâton ». Mais la teneur du « bâton » demeure secrète et laisse donc prise au scepticisme.

Il s’agit avec cette déclaration de compléter le tableau de la politique de mise au pas des rogue states, le Soudan étant considéré pour la menace qu’il représente sur la scène internationale et non pas comme justiciable d’une réflexion sur la forme de gouvernement et de modèle de développement du plus grand pays d’afrique. Comme en ex-Yougoslavie, en Irak ou même en Palestine, la seule solution réaliste paraît être la division en entités affaiblies, selon une lecture exclusivement culturaliste des enjeux des sociétés en cause.

 L’Amérique fait preuve, une fois de plus, soit d’un cynisme absolu dans la défense et la promotion de ses intérêts extérieurs, soit d’un idéalisme mal informé et d’un subjectivisme aveugle dans la lecture des évolutions du monde. La politique qui transparaît en filigrane de ce discours est porteuse de nouveaux désastres pour le Soudan, à courte vue pour les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux et en même temps vouée à l’échec.

Première surprise : les Etats-Unis donnent crédit au régime soudanais de ce qu’il fait face à des difficultés qu’il s’agit de l’aider à résoudre : ironie cruelle pour les victimes de vingt ans de dictature militaro-islamiste qui a à son actif plusieurs millions de victimes à travers l’ensemble du pays, une gestion des affaires publiques par la corruption et la torture, l’avilissement et l’humiliation de tout un peuple…

Deuxième surprise : les Etats-Unis sont prêts à agir pour lever l’hypothèque que la CPI fait peser sur le président Omar el-Béchir, si celui-ci donne des gages de bonne volonté dans la remise en ordre du pays ; mais d’une façon quelque peu contradictoire, ils annoncent vouloir s’appuyer sur Salva Kiir, en tant que 1er vice-président du pays, sur Ali Osman Mohamed Taha, 2è vice-président, et sur Ghazi Salah ed Din, conseiller présidentiel. Une seule chose est sûre : si ces personnages sont prêts à trahir leur chef pour sauver leur peau et parvenir au sommet, comme ils l’ont fait pour les deux Nordistes avec leur mentor Hassan el-Tourabi, ce ne sera pas dans l’intérêt des Soudanais.

Troisième surprise : les Etats-Unis relancent la qualification de génocide à propos des victimes de la contre-insurrection menée par le gouvernement soudanais contre certains groupes ethniques du Darfour. Cette mention vise à satisfaire certains lobbies américains et occidentaux, et ne répond pas à une demande initiée par des mouvements rebelles. Rappelons qu’elle fait appel à une mémoire et une culpabilité enfouie qui sont étrangères aux peuples des Suds, et qu’elle n’a pas été appliquée à la guerre civile qui a dévasté durant 20 ans le Sud-Soudan ou les monts Nouba, malgré un nombre de victimes dix fois supérieur et le fait que, dans le cas des monts Nouba, elle a correspondu à une politique affichée (le jihad). De plus, la qualification de génocide, adoptée sous pression des activistes de Hollywood, avait été abandonnée rapidement par l’administration Bush, parce qu’elle entraînait une obligation d’agir, en vertu de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme adoptée en 1948. Ce rappel de la qualification de génocide est pain bénit pour le gouvernement, qui l’a vivement rejeté et dénonce avec beaucoup d’emphase une Croisade de l’Occident à double standard.

I – L’accord de Naivasha : une illusion qui se déchire

Les Etats-Unis, principaux parrains de l’accord de Naivasha, ont agi avec une grande légèreté en soutenant un accord signé par deux hommes seuls et leur inconséquence dans la mise en œuvre de cet accord depuis 5 ans est la principale responsable de son échec prévisible :

- le projet de New Sudan de John Garang n’avait qu’un soutien très minoritaire au sein de son propre mouvement, le SPLM, même si le chairman aurait pu être un challenger crédible au régime actuel, de par sa popularité au sein de l’opinion nord-soudanise, lasse de la guerre et désireuse de sauvegarder l’unité du pays.

- Ali Osman Mohamed Taha, négociateur pour le gouvernement central, venu remplacer Ghazi Salah ed Din Attabani pour débloquer la négociation enlisée, représentait un « camp de la paix » informel composé de ceux qui, au sein du groupe dirigeant, pensaient que l’exportation du pétrole entamée en 1999 pouvait permettre au Soudan de retrouver sa place dans le concert des nations. Ils étaient prêt s à des concessions de fond sur le partage du pouvoir et des ressources, ce qui mettait en péril la survie politique et l’impunité de ceux qui, dans l’armée et dans l’appareil de sécurité, risquaient d’être sacrifiés sur l’autel de cette paix.

- Malgré cet engagement personnel de deux hommes en faveur d’un avenir viable pour un Soudan uni malgré tout le sang versé, les Etats-Unis se sont retirés de la scène dès l’accord obtenu, sans lui donner le soutien nécessaire. La réunion des donateurs qui à Oslo avait promis 4 milliards de dollars pour le développement du Sud éludait le cœur du problème, politique et psychologique plus qu’économique. Même si l’argent avait été versé, il n’existait aucun projet de développement global ni aucune structure et aucune compétence pour le canaliser de manière efficace.

- L’hélicoptère de John Garang allait s’écraser sur les monts Imatong trois semaines après sa visite triomphale à Khartoum, en juillet 2005, provoquant un soulèvement des Sudistes réfugiés dans la capitale, et une rupture psychologique définitive entre Nordistes, même les mieux intentionnés, et sudistes. Si cet accident d’hélicoptère en fut réellement un, comment comprendre que les Etats-Unis n’aient pas mis à la disposition de leur protégé des moyens techniques et logistiques de protection capables d’assurer sa survie ? Et si, comme si il est probable, ce ne sont pas les services de sécurité de Khartoum qui ont fait exploser l’appareil, mais bien la sécurité de son propre mouvement, cela en dit long sur l’isolement de Garang.

- John Garang m’honorait de son amitié, depuis l’époque où il enseignait l’économie à la faculté d’agriculture de Shambat. Lors de nos rencontres après qu’il avait pris la tête de la SPLA, que ce soit à Asmara, au Caire ou à Nairobi, en tête à tête ou en présence de ses principaux conseillers, je ne lui cachais pas, au-delà de mes désaccords sur ses méthodes, mon inquiétude quant à l’avenir du Sud-Soudan après la victoire : l’absence d’une structure de gouvernement civil stable, d’une véritable représentation populaire, d’une politique de formation de cadres administratifs et techniques me paraissait le principal danger qui guettait le Sud, pour mettre en application son projet visionnaire, mais ô combien flou, face à la puissante machine idéologique et administrative du gouvernement islamiste.

- Salva Kiir était un loyal second ; mais sa vision était et demeure celle d’un Sudiste peu familier de la société du Nord, avec laquelle il n’a pas d’affinités. C’est aussi celle d’un militaire, incompétent quant aux affaires de la gestion d’un Etat : il s’enivre aujourd’hui des délices de Capoue, sans se soucier du lendemain. Confronté aux exigences de la mise en œuvre de l’accord de Naivasha, le SPLM a évolué en une attitude schizophrène : d’un côté les « Garang boys », pour la plupart détenteurs d’une double culture de Sudistes élevés au nord, issu de familles de petits fonctionnaires ou de militaires, voire de couples mixtes nordistes/sudistes, éduqués, diplômés parfois d’universités occidentales ou de l’université de Khartoum, de l’autre des militaires sortis du rang, familiers du bush et proches de leurs racines tribales et élevés dans la haine des jallaba. Les premiers se sont retrouvés à Khartoum, où ils représentent le SPLM dans l’appareil d’état, sans moyens humains ni financiers, faisant de la figuration ou tentant de sauver ce Soudan unitaire où ils auraient une place éminente, et de l’autre des commanders et des gouverneurs dans les gouvernements provinciaux du Sud, sceptiques sur les chances de succès d’un Soudan uni, confrontés à la politique de sabotage du gouvernement central, à l’indifférence occidentale, et se mettant du coup en quête de compensations matérielles pour répondre aux pressions de leur clientèle familiale et tribale. A ceux-là s’ajoutent aujourd’hui les réfugiés/ émigrés de retour, qui ont trouvé avec plus ou moins succès une seconde vie en Europe de l’ouest ou en Amérique du nord, et qui reviennent revendiquer les premiers postes, avec pour seuls viatiques leur activité militante en exil durant la guerre, leurs diplômes et le soutien des agents occidentaux.

- Il n’est donc pas surprenant que le Sud ait sombré dans la corruption, le népotisme et le tribalisme : le détournement de fonds est l’unique moyen d’accumulation primitive de capital, sous le regard satisfait de Khartoum. Juba est devenu le miroir eux alouettes de cette économie de ponction des aides. Cette dilapidation dans des projets fantomatiques fait l’affaire des ONG, des agences internationales de développement, des hommes d’affaires du Kenya ou de Khartoum, mais ne laisse qu’amertume et rancœur chez les déplacés qui affluent de la brousse, ou qui rentrent du Nord, pour l’accueil desquels rien n’a été préparé : la paix tant attendue par ceux qui subissent depuis des décennies les humiliations et le racisme au nord s’est transformée en cauchemar. La rancœur prend aussi une connotation ethnique explosive, dans la mesure où le pouvoir est accaparé par les Dinka et leurs alliés.

- Ni Khartoum, ni le SPLM n’ont fait d’efforts pour que le référendum d’autodétermination aboutisse à un maintien du Sud dans l’ensemble soudanais ; Ils n’ont rien fait non plus pour que le référendum se tienne à la date et dans les conditions prévues. Les délais impartis ont été dépassés sans que quiconque s’en émût, en particulier la tenue d’élections législatives à mi-parcours : ce qui fait dire aux Sudistes que le gouvernement actuel est désormais caduc et n’a plus de légitimité. Le recensement de la population, base de la constitution d’un fichier électoral, a insolemment sous-estimé la population du Sud, et n’a pas résolu la question des Sudistes déplacés au nord.

- Il n’est plus temps désormais de réparer les dommages causés à l’accord de paix, et la communauté internationale, au premier rang de laquelle les Etats-Unis, portent une lourde responsabilité dans cet échec ; leur indifférence montre, au-delà de l’incompétence, que leur logique demeure hungtingtonienne : l’option favorite est, depuis les années Bush, et suivant en cela le modèle des accords de Dayton concernant l’ex-Yougoslavie, en faveur d’une sécession du Sud. Celle-ci aboutirait, dans l’esprit de ses défenseurs, à cantonner les Arabes et les Musulmans dans leur désert stérile, et réserverait au Sud « chrétien » et à ses protecteurs occidentaux la jouissance de terres fertiles, grâce aux pluies tropicales et aux eaux du Nil et des richesses pétrolières.

- Celle-ci a également la faveur, paradoxalement, des dirigeants de Khartoum. Ils savent que le SPLM s’est complètement discrédité et désagrégé que la population est épuisée par la guerre : le SPLA n’est plus capable que de s’engager dans la résolution des conflits internes, et none s’opposer à une armée gouvernementale dotée d’armements modernes grâce aux ressources pétrolières. D’autre part, leur vision est beaucoup plus pragmatique que celle des démocraties constitutionnelles : ce qui leur importe est de garder le contrôle des ressources du Sud, sans avoir à s’impliquer dans le maintien de l’ordre colonial. Pour la protection des puits de pétrole comme des fermes d’agrobusiness à travers lesquelles ils conçoivent l’exploitation du potentiel agricole, ils savent pouvoir faire à moindre coût appel à des milices tribales ou à des mercenaires privés, en accord avec un gouvernement sudiste fantoche, tandis que le reste du territoire serait en proie à la violence et à la dévastation contre la population civile. Les scènes qui se déroulent actuellement dans les régions frontalières de l’Ethiopie en donnent déjà un aperçu.

- Cette faiblesse du SPLM explique qu’il soutienne le Président Omar el Béchir dans ses démêlés actuels avec la CPI : la survie d’un pouvoir islamiste à Khartoum, affaibli sur la scène internationale et ligoté par le CPA, est leur seule chance de survie politique. Ils craignent par-dessus tout l’éviction de ce régime par le retour d’islamistes plus durs, issus des rangs de l’appareil de répression et de l’armée, qui remettrait en cause l’accord de Naivasha, sachant qu’ils seraient incapables de reprendre le combat et ne disposent plus d’un soutien populaire suffisant.

II – Requiem pour le Darfour

La guerre est achevée depuis l’accord de cessez-le-feu humanitaire d’avril 2004. Le gouvernement soudanais a atteint ses objectifs en anéantissant toute menace militaire et politique au Darfour même et au-delà, dans l’ensemble du pays. Cela lui permis d signer avec les rebelles du SPLM l’accord de paix de Naivasha en janvier 2005.Toute menace contre sa domination est donc éliminée à l’intérieur du Soudan comme à l’extérieur, puisque la communauté internationale a démontré son incapacité à peser significativement sur le déroulement des opérations, sinon à conforter l’emprise du gouvernement sur la population civile, par le biais de l’intervention humanitaire ou le déploiement de forces militaires internationales, cautionnant et favorisant la concentration de la population civile dans des camps aux abords des grandes villes.

Malgré les coups d’épingle militaires du Justice and Equality Movement, abondamment équipé par le Tchad et ses alliés extérieurs, mais sans représentativité à l’intérieur du Darfour, et indifférent au sort des ethnies majoritaires parquées dans les camps, la stabilisation du Darfour aux conditions de Khartoum est en cours. La demande du gouvernement US d’arrêt des massacres est étrangement ironique, dans la mesure où la dévastation du Darfour est un fait acquis : d’une part les Etats-Unis et leurs alliés occidentaux étaient au courant depuis le premier bombardement et la première attaque des janjawid et n’ont rien fait pour les faire cesser ; ils ont au contraire repoussé toute intervention et tout intérêt médiatique pour ce qui se passait au Darfour tant que l’accord de paix de Naivasha n’avait pas été signé. La population du Darfour a ainsi été la première victime de la paix signée entre le gouvernement central et le SPLM, sous le prétexte que l’accord de paix « global » fournirait le cadre de règlement pour tous les conflits opposant des régions périphériques et marginalisées au gouvernement central dit d’Union nationale. Accord unanime du gouvernement central, du SPLM et de la communauté internationale contre les mouvements rebelles du Darfour, trouble-fête du partage du gâteau soudanais entre Congrès nationale et SPLM… On ne voit pas ce que les Etats-Unis entendent avec leur demande « d’une fin définitive du conflit, des grossières violations des droits de l’homme, du génocide au Darfour » : ceux qui devaient être éliminés (hommes en âge de se battre, ou jouissant d’un niveau d’éducation minimum ou de fonctions de leadership) l’ont été, et les survivants ont un destin tracé de population à arabiser et à urbaniser. En matière de droits de l’homme, le Darfour aux mêmes normes que les autres régions du pays : état de non-droit, arrestations et tortures, et au besoin exécution sommaire de tous les opposants potentiels et réels, loin de l’apparence de tolérance qui règne à Khartoum pour les activistes jouissant d’une visibilité internationale. En paraphrasant John Garang, on doit rappeler « qu’il n’y a pas de problème du Darfour, pas plus que de problème du Sud, il n’y a qu’un problème de gouvernement du Soudan depuis Khartoum ».

Que pèsent les mouvements rebelles dans cette configuration ? A vrai dire rien : seuls deux d’entre eux ont un poids, l’un militaire grâce au Tchad et donc à la France (le JEM), l’autre politique grâce au soutien multiethnique qu’il reçoit autour des Fours rassemblés dans les camps de déplacés, le SLM, qui milite pour les mêmes objectifs que le SPLM.

Ces mouvements sont l’objet de multiples sollicitations internationales pour signer n’importe quelle paix avec Khartoum. Mais ils sont pour la plupart mus uniquement par un désir de postes pour leurs dirigeants et de subsides pour leur clientèle. Non seulement les mobiles initiaux de la guerre ont été perdus de vue, mais même le retour au statu quo ante n’est plus mentionné, si ce n’est par le SLM : il implique le désarmement des janjawid et le retour des déplacés dans leurs foyers. Depuis cinq ans et de nombreuses proclamations contraires, il s’agit d’un non starter pour Khartoum. En dépit d’escarmouches fréquentes, d’insécurité pour les convois civils et d’offensives ponctuelles pour le contrôle de micro-territoires, la guerre du Darfour s’est terminée il y a cinq ans, par une victoire écrasante du gouvernement central sur les rebelles et surtout sur la population civile. Le Darfour ne dispose ni de base arrière au-delà d’une frontière, ni du soutien d’une puissance étrangère, ni de ressources propres qui permissent de financer un mouvement de lutte armée ou qui requièrent un engagement du pouvoir central pour leur contrôle, ni d’un territoire où puisse être installée une base autonome à l’abri des bombardements aériens et des attaques au sol. Il ne dispose pas non plus de combattants aguerris, d’un sentiment suffisant d’unité trans-ethnique, ni de cadres techniques, administratifs et politiques capables de structurer un mouvement.

Le gouvernement soudanais joue désormais avec le temps pour effacer les séquelles du passé et façonner un nouveau Darfour, sur le plan culturel et humain, qui lui soit désormais acquis. Il vise déjà plus loin, au-delà des frontières occidentales du Darfour. Mais cela est une autre histoire, hors de portée de vision des dirigeants occidentaux…

III – L’appui de Khartoum au terrorisme international : un moyen, pas un but

La demande de Washington concernant l’arrêt du soutien au terrorisme international est surprenante : depuis 2001, Khartoum, qui cherche à se dédouaner de toute responsabilité dans l’attentat du 11 septembre collabore étroitement avec la CIA dans la traque aux terroristes islamistes. C’est l’œuvre du général Salah Abdallah « Gosh », grand architecte de la répression au Darfour, qui a récemment été écarté de la direction du National Security and Investigation Bureau. On a peine à croire que les Etats-Unis demandent le retour aux affaires de Gosh, bien qu’il eût ses entrées à Washington, en tant que fournisseur de renseignements considérés comme précieux sur Al-Qaïda ; on lèverait là un coin de voile sur la duplicité de la diplomatie secrète américaine. Plus fondamentalement, le gouvernement soudanais n’a certes aucune objection morale à l’encontre de l’usage du terrorisme, arme des faibles et instrument de dissuasion efficace. Mais il n’en fait désormais qu’un usage modéré : le Soudan est une puissance émergente, avide de stabilisation et de reconnaissance, et pour ses dirigeants, les affinités intellectuelles et les plaisirs se situent plus du côté de New York ou de Londres que de celui de Téhéran ou de Pékin. Cette mention du terrorisme ajoutée par Hillary Clinton à la feuille de route présentée à Khartoum fait écho à l’interception de cargaisons d’armes iraniennes transitant par le Soudan afin d’être infiltrées à Gaza, durant l‘agression israélienne de décembre 2009. Il y a donc, du côté du Mossad, une inquiétude quant aux menées soudanaises, reprise à son compte par Washington. Hillary Clinton n’a pas oublié non plus l’implication soudanaise dans les attentats de l’été 1998 contre les ambassades de Nairobi et Dar es Salam, même si celle-ci avait donné prétexte à une bourde de Bill Clinton, avec le bombardement par erreur de l’usine pharmaceutique d’Al-Shifa à Khartoum, accusée sans preuve et sans doute à tort d’abriter la fabrication d’armes chimiques.

Le sort réservé au Soudan dans la nouvelle politique étrangère américaine montre qu’il est considéré en tant que maillon faible du camp des Etats voyous, et l’idée maîtresse derrière les préoccupations affichées pour le Sud ou le Darfour masquent mal les objectifs ultimes que sont la lutte contre les avatars d’Al Qaïda, le containment de l’Iran et secondairement le freinage des ambitions chinoises en Afrique.

Mais le Soudan n’est pas si faible qu’il y paraît, et la capacité manoeuvrière de ses dirigeants ne le cède en rien à celle des puissances occidentales, tandis que sa vision stratégique est beaucoup plus articulée et à plus long terme que celle des Etats-Unis. Si déséquilibre il y a entre un régime détesté de son peuple et considéré avec méfiance par ses voisins arabes et africains, et la puissance planétaire des Etats-Unis, il n’est pas nécessairement en faveur de qui l’on pourrait croire. Le régime de Khartoum a fêté en 2009 le 20è anniversaire de son accession au pouvoir, dans un pays qu’il a définitivement et radicalement transfiguré, et dont la puissance s’affirme d’année en année, sans que la communauté internationale n’ait vraiment pris la mesure de cette émergence d’une nouvelle puissance régionale.

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15 octobre 2009

Un grand Egyptien nous a quitté

Mohamed El-Sayyed Saïd vient de mourir, samedi 10 octobre, à 59 ans. Lorsque je l’ai connu, il y a moins d’un an, il était déjà malade. Mais il refusait de partir se faire soigner en France comme ses amis l’en pressaient, pour se consacrer à El-Badil, le quotidien qu’il avait fondé : une voix nouvelle, libre et critique, et qui allait disparaître faute de soutien financier.
Mohamed El-Sayyed Saïd restera à mes yeux une rare figure de courage et de droiture : il avait participé à la fondation de l’organisation égyptienne indépendante des Droits de l’Homme , il avait été emprisonné et torturé pour avoir pris la défense des ouvriers en grève d’une grande aciérie, en 1989, et il avait participé au mouvement Kefaya, qui durant sa courte existence, a ouvert pour la première fois en Egypte un espace de dialogue et de collaboration entre militants islamistes, laïcistes et progressistes.
Hier soir, à la mosquée Omar Makram, il y avait foule pour se recueillir en sa mémoire. Amis journalistes, écrivains, artistes, militants, politiciens de toutes générations et d’orientation souvent divergente, montraient une autre facette de l’Egypte : celle de gens qui, tout en étant au coeur de la vie sociale et intellectuelle de ce pays, rêvent à d’autres possibles…

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Al-Azhar : bas les masques !

L’Egypte se trouve brutalement plongée dans une dispute que l’on croyait réservée aux “ennemis de l’islam” : le Grand Cheikh d’Al-Azhar, Mohamed Sayyed Tantaoui, a donc intimé à une étudiante l’ordre de se dévoiler, c’est-à-dire de montrer son visage. C’est notre nouvelle affaire de niqab, qui ne peut laisser aucun Egyptien indifférent. Au-delà du fond de l’affaire, qui comprend de multiples dimensions, il est intéressant d’observer la façon dont la controverse se développe.
1) Personne à ma connaissance ne s’est posé la question de savoir si cet ordre avait vraiment été donné sous le coup de l’exaspération, ou s’il ne s’agirait pas d’une opération préméditée ?
2) Le débat se développe sans contrainte ni mots d’ordre apparents : le pouvoir est prudemment en retrait, les partis politiques de tous bords également, sauf à rappeler des positions de principe établies.

Le 8 octobre, certes, le Conseil Suprême d’Al-Azhar s’est réuni en urgence pour interdire l’entrée de l’Université aux étudiantes portant le niqab. Solidarité obligée, certes, et accord sur le fait qu’il ne s’agit pas d’une obligation rituelle, mais d’une tradition (de quoi, de qui, d’où ?), et sur le fait qu’il difficilement concevable de faire cours devant une assemblée masquée : comment reconnaître, interroger, saisir les les relations d’un auditoire invisible ? Quelle conception se font ces étudiantes de l’enseignement, de l’interaction avec l’enseignant ? Al-Azhar passe souvent encore -et assez injustement- pour une institution archaïque, sclérosée, où l’enseignement ne fait appel qu’à l’apprentissage par coeur et à la recitatio : c’est hélas le cas de tout l’enseignement de ce pays, depuis le primaire jusqu’à l’université. Mais on voit là que le frein au changement vient autant de milieux extérieurs que de l’Université elle-même.
La Society of Knowledge appelée de façon incantatoire de ses voeux par l’Arab Human Development Report est encore bien virtuelle…
Mais le débat déborde largement le cadre de l’université : le niqab fait florès dans les rues du Caire, où il était réservé aux femmes du Golfe il y a quelques années. Que signifie t-il pour celles qui le portent, alors que le simple foulard est devenu une obligation “socialement correcte”, sans plus aucun contenu militant ou religieux, et est même devenu un instrument de libération et de séduction ?
Le niqab n’est-il au fond qu’un refuge, le moyen de préserver non seulement sa dignité, mais tout simplement son intimité, sa tranquillité dans un univers urbain agressif, au sein d’une société de mâles à la frustration exacerbée ? Le harcèlement des femmes, hier inconcevable, est devenu une réalité banale, contre laquelle les pouvoirs dits publics ne font pas mine de réagir.
Cela ne serait pas contradictoire avec un engagement salafiste : s’il y a débat sur le fait de savoir si ce voile existait à l’époque des “pieux ancêtres”, et sur la manière dont les femmes devaient préserver leur réputation ou celle de leurs hommes, ne peut-on pas y voir là une attitude retrait du monde qui trouve son équivalent dans le positionnement salafiste de retrait du combat politique…
Au-delà de ces considérations de profane, je me demande si ce coup d’arrêt mis à la vogue de niqab n’est pas le signal d’une volonté des autorités de mettre hors d’état de nuire l’ensemble du mouvement islamiste égyptien. Les arrestations sans motif clair de dirigeants des Frères musulmans se poursuivent à un rythme quasi-quotidien, au Caire comme en province, alors qu’ils représentés en force au Parlement. Certaines forces semblent vouloir préparer l’avenir et dégager la voie pour la future équipe dirigeante…

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12 juin 2009

Le Monde du 4 juin 2009: Comment Abu Dhabi va devenir une ville durable

ENTRETIEN

Marc Lavergne « Le modèle de Dubaï va être recomposé par la crise »
Article paru dans l’édition du 04.06.09
BU DHABI poursuit son urbanisation sans sembler souffrir de la crise, alors que son voisin Dubaï a accumulé 80 milliards de dollars (56 milliards d’euros) de dettes, a vu les prix de l’immobilier chuter de 40 % et a dû stopper de nombreux chantiers. Pour le géographe Marc Lavergne, expert en géopolitique du Moyen-Orient et fin connaisseur des villes du Golfe, le visage même des deux émirats exprime leurs destins opposés.

- En quoi Abu Dhabi et Dubaï divergent-ils ?

Il y a cinquante ans, les deux villes se résumaient à quelques huttes en paille. Aujourd’hui, leur apparence reflète bien l’identité de chacune. A Dubaï, la fantaisie architecturale et le foisonnement débridé des projets magnifient l’audace, l’ouverture au monde. L’émirat mêle depuis un siècle de riches commerçants iraniens et des Bédouins en rupture de ban par rapport à la « société mère » d’Abu Dhabi, qui tiennent à montrer qu’ils peuvent réussir aussi bien, même sans pétrole.

Abu Dhabi, au contraire, exprime une certaine retenue. La famille régnante a conservé l’austérité bédouine dans laquelle a grandi le cheikh Zayed (souverain d’Abu Dhabi de 1966 à 2004), passée en quelques années des campements nomades autour d’un feu de dattes à la fortune du pétrole.

- Comment expliquer la résistance différente des deux émirats face à la crise ?

La stabilité d’Abu Dhabi vient surtout du fait que l’économie y est concentrée entre très peu de mains, celles de la dynastie régnante et de quelques grandes familles, très conservatrices dans leurs investissements. Ça reste un pays rentier, adossé au pétrole.

A Dubaï, où le pouvoir économique est beaucoup plus morcelé, la crise a eu pour effet l’éclatement d’une bulle spéculative. Car après avoir répondu à des besoins de l’économie mondiale en devenant le supermarché de la planète, puis une place financière dérégulée, Dubaï a fait le pari de créer des besoins que personne n’exprimait : îles artificielles, complexes touristiques, hôtels de luxe, parcs de loisirs… L’émirat est devenu une cité-événement, condamnée à maintenir un rythme haletant pour ne pas tomber.

- Dubaï peut-il se relever ?

Je ne pense pas que son modèle soit condamné, mais il va être recomposé grâce à la crise. Car celle-ci a précipité les problèmes de gestion urbaine créés par un développement fondé sur la spéculation et la corruption : la pollution, les embouteillages, la criminalité, la destruction systématique de l’environnement, le manque de droits accordés aux étrangers…

- De son côté, Abu Dhabi dit vouloir diversifier son économie…

Ce sera difficile. Contrairement à Dubaï, qui a envoyé ses élites étudier dans les business schools américaines, Abu Dhabi ne dispose pas d’une technocratie formée dans les grandes écoles occidentales. Elle manque de compétences et de réseaux pour développer de nouveaux secteurs, commercer avec le reste du monde. Sans oublier les freins culturels : la population d’Abu Dhabi n’est pas prête à voir arriver le cortège de filles dévêtues et d’alcool qui a accompagné, à Dubaï, l’ouverture à l’économie mondiale.

Propos recueillis par Gr. A.